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L’étrange défaite de la France au Sahel

Anthropologue

Au Sahel, où les actions terroristes s’intensifient malgré les paramilitaires russes, les méthodes utilisées par l’armée française ont contribué à installer une défiance envers l’ancienne puissance coloniale. Et puisque le retrait des troupes à partir de 2022 a marqué une nouvelle défaite, la guerre en Ukraine et la menace de son extension à toute l’Europe semblent offrir aux militaires de plateaux télé l’occasion de prendre une revanche – avec les mots.

Dans son livre L’Étrange défaite (1946), l’historien Marc Bloch met en lumière, dans une perspective nationaliste, les multiples raisons militaires, politiques et idéologiques qui expliquent la défaite de 1940 face à l’armée allemande. Même si ses réflexions résonnent intensément à l’heure actuelle en raison de la guerre en Ukraine, elles invitent également à donner un éclairage singulier sur la défaite qu’a subie l’armée française au Sahel.

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Bien sûr, il n’y a rien de commun entre la blitzkrieg allemande de 1940 et la guerre asymétrique infructueuse menée de 2013 à 2022 par les opérations Serval et Barkhane au Sahel, et pourtant on a le sentiment qu’un même fil conducteur unit ces deux événements dans le contexte français.

Toutes les guerres menées par la France depuis 1870 ont été des guerres perdues, même si celles de 1914-1918 et 1939-1945 ont pu être gagnées péniblement grâce à l’aide déterminante du Commonwealth, des États-Unis et de l’Union Soviétique, sans parler de celle des « indigènes » de l’empire colonial.

La défaite est donc une longue tradition de l’armée française et celle-ci n’a pas pu ne pas avoir d’impact sur les différentes générations d’officiers supérieurs qui se sont succédé à la tête de l’état-major.

Mais ce ne sont pas seulement les guerres contre les grandes puissances qui ont été perdues depuis 1870, c’est aussi le cas des guerres coloniales : Indochine, Algérie ainsi que la dernière en date, celle du Sahel.

Il est d’ailleurs frappant de constater que des méthodes semblables ont été utilisées en Algérie et au Sahel avec cette combinaison d’actions guerrières contre le FLN ou les djihadistes et d’opérations de développement destinées aux populations concernées.

Ces opérations militaires ont également suivi de vieilles recettes coloniales consistant à opposer des « ethnies » les unes contre les autres. L’attitude de l’armée française à l’égard des Touaregs et la mise en place de l’Accord d’Alger (2015) supposaient en effet une parti


Jean-Loup Amselle

Anthropologue, Directeur de recherche émérite à l'EHESS