Culture

Lire en pirate : pratiques clandestines de la lecture


Artiste

En janvier, le domaine principal de la bibliothèque pirate Anna’s Archive devient inaccessible, marquant la fin de l’accès gratuit à des milliers d’articles et de livres pour ses utilisateur.ices. S’il est habituel d’opposer les bibliothèques pirates aux librairies indépendantes ou publiques, on cherche ici à les penser ensemble comme des espaces collectifs garants d’une parole diverse et libre.

La seule relation possible à la [lecture] aujourd’hui est une relation criminelle[1].

En janvier 2026, les accès les plus connus de la bibliothèque pirate Anna’s Archives ont été suspendus, provoquant surtout l’inquiétude des étudiant.x.e.s et de leurs professeur.e.s qui ont pour habitude de télécharger via la plateforme de nombreux livres et articles sous forme de PDF ou d’e-book. Parmi toutes les nouvelles inquiétantes qui nous parviennent du monde, le sort d’une bibliothèque pirate peut sembler anecdotique voire dérisoire. Mais ce serait ne pas voir le rôle essentiel que jouent ces sites dans la diffusion de voix et de contenus variés qui ne sont parfois pas accessibles autrement

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Difficile alors de ne pas faire le lien entre cette attaque et les politiques autoritaires qui exercent, à l’échelle nationale ou globale, une pression sans précédent sur les librairies indépendantes, les bibliothèques et plus largement le secteur culturel, qui se retrouvent en première ligne de défense de la démocratie et du pluralisme.

La récente perquisition policière subie par la librairie Violette and Co à Paris connue pour son engagement féministe, antiraciste et antifasciste, tout autant que la baisse significative des crédits alloués à l’industrie du livre et aux librairies indépendantes, participent au même anti-intellectualisme qui déstabilise les modes de production et de circulation des connaissances. S’il est souvent de bon ton d’opposer les bibliothèques pirates aux librairies indépendantes et publiques, je propose ici de relire ensemble ces espaces comme des infrastructures sociales et techniques, garantes d’une circulation d’une parole libre et diverse. Il ne s’agit ainsi pas seulement d’explorer le contre-modèle économique qu’elles proposent, mais de comprendre quelles pratiques de lecture se (re)structurent au sein de ces plateformes collectives afin de réinvestir le potentiel politique de la lecture lorsqu’elle est ainsi partagée.

Bibliothèques pirates : infr


[1] Variation autour de la citation originale : « La seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle », Stefano Harney et Fred Moten, Les Sous-communs. Planification fugitive et étude noire, Brook, 2022, p. 31.

[2] Chacune de ces bibliothèques pirates possède une histoire et des spécificités particulières desquelles ce court texte ne pourra malheureusement pas rendre compte.

[3] Hachette Book Group, HarperCollins, Macmillan, Penguin Random House, Simon & Schuster, mais aussi Elsevier, Wiley, Pearson, McGraw Hill, Cengage, Taylor & Francis, Apress et Macmillan Learning.

[4] Un paywall (littéralement « mur payant ») désigne le système qui bloque l’accès à un contenu en ligne tant qu’on n’a pas payé un abonnement ou des frais d’accès.

[5] ​​Le samizdat était un réseau informel et clandestin de circulation d’écrits politiques et dissidents en URSS. Traduit par auto-édition, il était utilisé en miroir du terme gosizdat qui désignait les officielles du régime soviétique.

[6] « The Genesis of Library Genesis: The Birth of a Global Scholarly Shadow Library », dans Shadow Libraries, Balázs Bodó.

[7] Les Sous-communs : planification fugitive et étude noire, p. 88.

[8] Vincent Larivière, Stefanie Haustein, Philippe Mangeon, « The Oligopoly of Academic Publishers in the Digital Era », PLOS One, 10, no. 6, 2015.

[9] David Crotty, « Quantifying Consolidation in the Scholarly Journals Market », The Scholarly Kitchen, 2023.

[10] Joanna Zylinska, « ALGO-READ: The Creative Automation of the Reading Subject », dans Relational Technologies: In Search of the Self across Datafied Lifeworlds, Bloomsbury Academic, 2025, p. 74.

[11] Ernesto Van der Sar, « Nvidia Contacted Anna’s Archive to Secure Access to Millions of Pirated Books », Torrent Freak, janvier 2026.

[12] Joanna Zylinska, « ALGO-READ », p. 73 et p. 81.

[13] Mark Bernstein, « Disaster, Doubt, and the Origins of Hypertext », ACM SIGWEB Newsletter, 2022, p. 1.

[14] Shannon Mattern, « Library as Infra

Eloïse Vo

Artiste, doctorante à l’EPFL et à la HEAD – Genève (Hes-So)

Notes

[1] Variation autour de la citation originale : « La seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle », Stefano Harney et Fred Moten, Les Sous-communs. Planification fugitive et étude noire, Brook, 2022, p. 31.

[2] Chacune de ces bibliothèques pirates possède une histoire et des spécificités particulières desquelles ce court texte ne pourra malheureusement pas rendre compte.

[3] Hachette Book Group, HarperCollins, Macmillan, Penguin Random House, Simon & Schuster, mais aussi Elsevier, Wiley, Pearson, McGraw Hill, Cengage, Taylor & Francis, Apress et Macmillan Learning.

[4] Un paywall (littéralement « mur payant ») désigne le système qui bloque l’accès à un contenu en ligne tant qu’on n’a pas payé un abonnement ou des frais d’accès.

[5] ​​Le samizdat était un réseau informel et clandestin de circulation d’écrits politiques et dissidents en URSS. Traduit par auto-édition, il était utilisé en miroir du terme gosizdat qui désignait les officielles du régime soviétique.

[6] « The Genesis of Library Genesis: The Birth of a Global Scholarly Shadow Library », dans Shadow Libraries, Balázs Bodó.

[7] Les Sous-communs : planification fugitive et étude noire, p. 88.

[8] Vincent Larivière, Stefanie Haustein, Philippe Mangeon, « The Oligopoly of Academic Publishers in the Digital Era », PLOS One, 10, no. 6, 2015.

[9] David Crotty, « Quantifying Consolidation in the Scholarly Journals Market », The Scholarly Kitchen, 2023.

[10] Joanna Zylinska, « ALGO-READ: The Creative Automation of the Reading Subject », dans Relational Technologies: In Search of the Self across Datafied Lifeworlds, Bloomsbury Academic, 2025, p. 74.

[11] Ernesto Van der Sar, « Nvidia Contacted Anna’s Archive to Secure Access to Millions of Pirated Books », Torrent Freak, janvier 2026.

[12] Joanna Zylinska, « ALGO-READ », p. 73 et p. 81.

[13] Mark Bernstein, « Disaster, Doubt, and the Origins of Hypertext », ACM SIGWEB Newsletter, 2022, p. 1.

[14] Shannon Mattern, « Library as Infra