Contre Bolloré – joyeuses puissances du « vouloir-écrire »
Ce que je m’apprête à exprimer au cœur de cet article relève à n’en pas douter d’une forme d’utopie — je n’y atteindrai pas davantage qu’à l’horizon.
Mais voilà précisément si j’y songe qu’aussitôt l’horizon s’élargit : voilà que retrouvant le goût de cet horizon je dégage les épaules pour respirer à pleins poumons, regardant au plus loin plutôt que de demeurer les yeux rivés sur mes pieds à redouter les godillots de Bolloré ou de ses sbires, ou comment penser avec ses pieds : au point d’oublier que cette mainmise brutale de Bolloré sur un large pan de l’édition dite littéraire ne résulte pas uniquement du combat idéologique qu’il porte ; elle n’a été rendue possible que par un glissement très progressif, fait de renoncements successifs, de l’édition tout entière, à des degrés divers mais toujours au nom d’une « rationalisation » économique de la chaîne du livre.
Depuis un quart de siècle, l’édition et la presse dites littéraires ont déserté toute réflexion considérée comme théorique qui « n’intéresserait plus personne », mais dont l’absence aura assurément profité à une mécanique de la « prescription », c’est-à-dire (soyons clair) une mécanique de la promotion et de la vente d’ouvrages de divertissement concurrentiels, de préférence en évitant d’interroger leur nécessité — et tout peut alors se résumer à des courbes, des statistiques, des stratégies, des projections, le nez dans les chiffres, peu importe l’ivresse ou le contenu, tant que le contenant trouve acquéreur selon les lois du marketing (puisqu’il faut que les Français lisent davantage, n’est-ce pas, et peu importe quoi ?).
L’horizon demeure, pourtant : c’est très exactement ce que j’ai pensé, ou plus exactement éprouvé avec bonheur, alors que refermant les articles de presse sur ce que j’appellerai l’affaire Grasset, qui ne sera ici qu’un prétexte lourd de conséquences, je replongeais dans mon chantier en cours, préparant une séance du séminaire informel que j’anime depuis une dizaine d’années à propos de
