Société

Habiter son corps à l’ère des images et des réseaux sociaux

Psychiatre, psychanalyste et philosophe

Les réseaux sociaux organisent des situations de comparaison déployées à l’échelle d’une multitude indéfinie où le corps est l’objet d’une sorte d’audit permanent : on mesure, on calcule l’écart avec un idéal, on suit ses « progrès ». D’où des formes particulières d’angoisse et de honte. Non plus d’être « imparfait », mais d’être exposable par un regard que l’on ne contrôle pas.

Il n’est plus possible aujourd’hui de penser le corps indépendamment de son image. Cette idée ne relève ni d’un effet de mode ni d’un simple constat sociologique : elle signale une transformation plus profonde, qui touche à la manière dont le sujet se constitue, se perçoit et souffre. Car ce qui se modifie sous nos yeux, ce n’est pas seulement la représentation des corps : c’est le régime même de leur expérience. Le corps contemporain ne disparaît pas ; il change de statut.

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Longtemps, le corps a été envisagé comme une expérience vécue. Il était ce lieu à partir duquel le sujet se rapportait au monde : un foyer de sensations, de tensions, de désirs, parfois de douleurs. Il pouvait être conflictuel, traversé d’ambivalences, mais il restait inscrit dans un rapport relativement immédiat à soi. Cette immédiateté n’a jamais été pure. Dès Sigmund Freud, le corps apparaît comme toujours déjà médiatisé par des représentations, des fantasmes, des constructions psychiques. Avec Jacques Lacan, cette médiation prend une forme structurante : le sujet se constitue dans l’image, à travers le stade du miroir, qui institue une première identification. Mais ce qui caractérise notre époque n’est pas l’existence de cette médiation : c’est son extension, sa permanence, son intensification. Le miroir n’est plus un moment : il est devenu un milieu.

Les réseaux sociaux ont profondément modifié la place de l’image. Ils n’ont pas seulement multiplié les représentations du corps : ils ont instauré un régime de visibilité continue, dans lequel le sujet ne se confronte plus ponctuellement à son image, mais se trouve pris dans une exposition potentiellement permanente. Cette transformation peut être rapprochée des analyses de Michel Foucault sur les dispositifs de surveillance. Le modèle panoptique reposait sur une dissymétrie : voir sans être vu. Le régime contemporain, lui, produit une visibilité diffuse et réciproque, où chacun est à la fois observé et observateur. Mais ce qui change


Vannina Micheli-Rechtman

Psychiatre, psychanalyste et philosophe, Chercheure associée au Centre de recherches Psychanalyse, médecine et société de l'Université Paris Diderot