Société

Émanciper l’École de son élitisme, le vrai défi de la gauche

Ancien ingénieur de recherche à l’INRP

Notation chiffrée, fragmentation disciplinaire, imaginaire de la réussite individuelle : les pratiques les plus ordinaires de l’École française ont été conçues pour former une élite, non pour instruire un peuple. La gauche le sait depuis longtemps – et n’en a rien fait. C’est cet impensé qu’il faut désormais nommer, si l’on veut faire de l’École autre chose qu’un levier de reproduction sociale maquillé en promesse d’émancipation.

L’École française est caractérisée par un élitisme systémique : c’est une donnée qui n’est pas facile à intégrer car nous sommes tous habités par l’omniprésente rhétorique vantant « l’École de la République » et sa « méritocratie », que ce soit au sein de l’Éducation nationale ou dans les discours publics sur l’École.

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La question qui est posée aux partisans de la démocratisation scolaire et à tous les progressistes est de savoir si, dans le contexte particulier qui est le nôtre aujourd’hui, une sortie de l’élitisme scolaire est possible et de quelle façon. C’est une question difficile puisque la gauche qui aurait pu porter cet objectif depuis un demi-siècle n’a pas su se sortir de ce piège redoutable.

Le contexte mondial actuel devrait nous y aider en posant les termes de la question à nouveaux frais. Il nous oblige en effet à changer dans l’urgence nos conceptions réformatrices vis-à-vis de l’École en prenant pleinement conscience des conséquences de l’élitisme scolaire sur la longue durée. Le piège élitiste a cantonné dans des limites étroites le réformisme scolaire de la gauche. Sans changer le logiciel fondamental de l’école élitiste, il s’agissait d’y faire entrer et réussir tout le monde, au nom de « l’égalité » !

Mais on ne peut plus faire aujourd’hui comme si l’École n’était pas concernée par la restauration autoritaire et fascisante à l’œuvre dans de nombreux pays[1], avec les conséquences destructrices qui font désormais la une de l’actualité. On ne peut plus faire comme si l’entrisme de l’extrême droite au sein des classes dirigeantes et ses conséquences sur les politiques publiques ne risquaient pas de renforcer encore davantage l’élitisme pourtant déjà si dominant et fauteur de crises, sociales et institutionnelles. On ne peut plus faire non plus comme si les ravages de l’anthropocène qui rendent la planète inhabitable, exposant à court terme certaines populations plus que d’autres, n’avaient pas été le produit d’un système mondialisé, piloté


[1] Ils sont désormais plus de 90 à participer à ce que l’on peut appeler le « championnat mondial de l’École », c’est-à-dire le programme PISA de l’OCDE lancé en 2000.

[2] Voir Pierre Merle, « L’école française et l’invention de la note : un éclairage historique sur les polémiques contemporaines », Revue française de pédagogie, n° 193, 2015.

[3] Notamment dans l’ouvrage programmatique de Bertrand Schwartz de 1977 Une autre école (Flammarion, coll. La rose au poing) préfacé par Pierre Mauroy, secrétaire national du PS. Beaucoup des orientations qui y sont formulées hantent toujours la gauche d’aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, comme si la situation n’avait pas radicalement changé en dépit des nombreuses réformes engagées. Pour une vue d’ensemble sur la ségrégation scolaire, voir Pierre Merle, La Ségrégation scolaire, La Découverte, Repères, 2012.

[4] Voir l’ouvrage dirigé par Denis Paget, Aventure commune et savoirs partagés, Institut de recherche de la FSU, Nouveaux regards, Syllepse, 2006.

[5] Cité par Roger-François Gauthier et Jean-Pierre Véran, Manifeste pour le collège : (P)oser les vrais termes du débat !, CUIP, 2024, p. 13.

[6] Cité par André Legrand, Le Système E : l’École… de réformes en projets, Denoël, 1994, p.35.

[7] Voir les vidéos issues du colloque « L’éducation nouvelle : héritages, (ré)inventions, actualités » organisé par le CUIP en 2023.

[8] Voir l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Gutierrez et Patricia Legris et préfacé par Antoine Prost, Le Collège unique : éclairages socio-historiques sur la loi du 11 juillet 1975, Presses universitaires de Rennes, 2016.

[9] C’est pourquoi elle a été qualifiée de démocratisation « quantitative », voir Pierre Merle, La Démocratisation de l’enseignement, La Découverte, 2009.

[10] Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire : les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006.

[11] C’est ce discours que la droite a tenu à partir des premiers résultats des évaluations internationales PISA en 2000.

[12] Voir Bert

Philippe Champy

Ancien ingénieur de recherche à l’INRP, Ancien directeur des éditions Retz

Rayonnages

SociétéÉducation

Notes

[1] Ils sont désormais plus de 90 à participer à ce que l’on peut appeler le « championnat mondial de l’École », c’est-à-dire le programme PISA de l’OCDE lancé en 2000.

[2] Voir Pierre Merle, « L’école française et l’invention de la note : un éclairage historique sur les polémiques contemporaines », Revue française de pédagogie, n° 193, 2015.

[3] Notamment dans l’ouvrage programmatique de Bertrand Schwartz de 1977 Une autre école (Flammarion, coll. La rose au poing) préfacé par Pierre Mauroy, secrétaire national du PS. Beaucoup des orientations qui y sont formulées hantent toujours la gauche d’aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, comme si la situation n’avait pas radicalement changé en dépit des nombreuses réformes engagées. Pour une vue d’ensemble sur la ségrégation scolaire, voir Pierre Merle, La Ségrégation scolaire, La Découverte, Repères, 2012.

[4] Voir l’ouvrage dirigé par Denis Paget, Aventure commune et savoirs partagés, Institut de recherche de la FSU, Nouveaux regards, Syllepse, 2006.

[5] Cité par Roger-François Gauthier et Jean-Pierre Véran, Manifeste pour le collège : (P)oser les vrais termes du débat !, CUIP, 2024, p. 13.

[6] Cité par André Legrand, Le Système E : l’École… de réformes en projets, Denoël, 1994, p.35.

[7] Voir les vidéos issues du colloque « L’éducation nouvelle : héritages, (ré)inventions, actualités » organisé par le CUIP en 2023.

[8] Voir l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Gutierrez et Patricia Legris et préfacé par Antoine Prost, Le Collège unique : éclairages socio-historiques sur la loi du 11 juillet 1975, Presses universitaires de Rennes, 2016.

[9] C’est pourquoi elle a été qualifiée de démocratisation « quantitative », voir Pierre Merle, La Démocratisation de l’enseignement, La Découverte, 2009.

[10] Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire : les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006.

[11] C’est ce discours que la droite a tenu à partir des premiers résultats des évaluations internationales PISA en 2000.

[12] Voir Bert