Société

Le pingouin du service d’oncologie de Beaujon

Socio-anthropologue

Un beau jour, à l’hôpital Beaujon, au milieu des bilans biologiques, de données et de l’attente de diagnostics, un pingouin se met à l’écoute des patients comme personne d’autre avant lui. Inutile et donc profondément nécessaire, il se pourrait que cette présence silencieuse d’un vivant auprès d’autres vivants soit aussi l’avenir de la médecine.

Lorsque Bernard arriva ce matin-là dans le service d’oncologie hépatique du sixième étage de l’hôpital Beaujon, il pensait connaître parfaitement le déroulement de la journée.

publicité

Depuis plusieurs mois, la maladie avait instauré sa propre bureaucratie. Une bureaucratie de la chair. Les mêmes couloirs. Les mêmes fauteuils. Les mêmes prises de sang. Les mêmes analyses biologiques. Les mêmes conversations sur les globules blancs, les transaminases, les marqueurs tumoraux, les effets secondaires, les réponses immunitaires. À force, le patient finit par devenir lui-même un petit expert de sa propre pathologie. Chaque semaine apportait son lot de chiffres. Chaque consultation son interprétation. Chaque examen son commentaire.

Aussi fut-il véritablement surpris lorsqu’une infirmière lui remit une feuille en souriant.

— Nous faisons une petite enquête auprès des patients et du personnel.

Bernard prit le document.

Il s’attendait à un questionnaire sur la fatigue. Peut-être sur les nausées. Ou sur la qualité du sommeil. Les hôpitaux adorent les questionnaires. Ils mesurent tout. La douleur. L’anxiété. La dépression. L’autonomie. La satisfaction. L’observance thérapeutique. Il existe même parfois des questionnaires destinés à mesurer la manière dont les patients répondent aux questionnaires. Mais celui-ci semblait venir d’une autre planète. Après des mois passés à répondre à des questionnaires sur la douleur, la fatigue ou les effets secondaires, Bernard découvrait soudain un document qui ne s’intéressait pas directement à la maladie, mais à ce qui pouvait rendre la maladie plus supportable.

La première question demandait :

« Aimez-vous les animaux ? »

Bernard relut la phrase. Puis la relut encore. Il regarda autour de lui. Les perfusions étaient bien là. Les pompes électroniques aussi. Les médecins circulaient avec leurs dossiers. Les écrans continuaient d’afficher leurs colonnes de données biologiques.

Non, il n’avait pas rêvé. Le service d’oncologie hépatique lui dema


Bernard Kalaora

Socio-anthropologue, Chercheur à l'IIAC (CNRS, EHESS), ancien président de l’association LITTOCEAN