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IA et écriture : miroir, dis-moi qui est le plus myope

Chercheur en littérature

Dans les études littéraires, les à priori sur l’IA ralentissent l’appréhension de ses potentialités réelles et de ses modalités d’immixtion dans nos pratiques d’écriture. En restant convaincue que les IA ne peuvent nous procurer d’authentiques expériences esthétiques, la discipline littéraire ne se contente pas de se marginaliser dans le débat collectif : elle le prive de ses propres armes critiques.

En matière de créativité, les IA dites génératives agissent comme des miroirs, dit-on. Dans le champ littéraire, l’analogie du LLM avec un miroir brisé est efficace[1]. Elle souligne le caractère performatif de ce que l’on peut y observer : un LLM ne reflète ou réfracte que ce que l’on veut bien lui faire dire. Et comme le souligne Alban Leveau-Vallier à ce sujet, « le miroir ne nous renvoie pas l’image de ce que nous sommes, mais de ce que nous rêvons d’être[2] ».

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Les LLM n’ont ainsi jamais manqué de prouver l’exceptionnalité de l’humain à ceux qui entendaient la démontrer à travers eux. Au comble du malentendu, d’aucuns s’emparent du miroir, consentent à l’installer dans leur bureau et, ne voyant pas très bien à quoi il pourrait servir, placardent dessus leur poster de Victor Hugo.

La capacité des LLM à produire des textes indiscernables de leur homologues plus traditionnels est documentée[3]. Il est notoire qu’un LLM, s’il est compris et utilisé avec discernement et non comme un robot télépathe, peut passer le test de Turing, y compris dans le sens artistique que lui attribue Margaret Boden, où il s’agit de reconnaître une valeur esthétique à un artefact dont on ignore l’origine[4].

Dans sa thèse en littérature soutenue en 2023, Tom Lebrun voyait déjà les LLM relever ce test haut la main, tandis que GPT-3 « plafonnait » à 175 milliards de paramètres[5]. Le prix Goncourt Hervé Le Tellier, dans le duel d’écriture de nouvelle organisé par Le Nouvel Obs qui l’opposait à l’IA en 2024, s’est avoué égalé par son concurrent. Dans cette affaire, le plus difficile à avaler est qu’au sein même des textes, la distinction entre ce qui relève de l’humain et de l’intelligence artificielle a irrémédiablement perdu toute consistance et tout fondement[6].

À continuer de répandre l’idée selon laquelle l’IA n’est pas capable de susciter des expériences profondes et significatives, nous entretenons une cécité de plus en plus dommageable sur le devenir technicisé de notre cu


[1] Katherine Hayles, « Inside the Mind of an AI : Materiality and the Crisis of Representation », New Literary History, vol. 54, n° 1, 2022, p. 650.

[2] Alban Leveau-Vallier, IA : L’intuition et la création à l’épreuve des algorithmes, Champ Vallon, 2023, p. 262.

[3] Cameron Jones et Benjamin Bergen, « People cannot distinguish GPT-4 from a human in a Turing test », arXiv.org, 2024 ; « Large Language Models Pass the Turing Test », arXiv.org, 2025.

[4] Margaret Boden, « The Turing test and artistic creativity », Kybernetes, vol. 39, n° 3, 2010, p. 409‑413.

[5] Tom Lebrun, Les textes générés par Intelligence Artificielle [Thèse en études littéraires], Université Laval, 2023. N.B. : Les LLM actuels ont dépassé le trillion (mille milliards) de paramètres.

[6] Hannes Bajohr, « On Artificial and Post-artificial Texts : Machine Learning and the Reader’s Expectations of Literary and Non-literary Writing », Poetics Today, vol. 45, n° 2, 2024, p. 331-361.

[7] Grégory Chatonsky et Yves Citton, « La quatrième mémoire », Multitudes, vol. 96, n° 3, 2024, p. 190.

[8] Leah Henrickson, Reading Computer-Generated Texts, Cambridge University Press, 2021.

[9] Hannes Bajohr, « The Paradox of Anthroponormative Restriction : Artistic Artificial Intelligence and Literary Writing », CounterText, vol. 8, n° 2, 2022, p. 262‑282.

[10] Dans Nathalie Brillant Rannou, « L’encre numérique est-elle sympathique ? Ou que nous apprennent les “lectures artificielles” de ChatGPT en atelier d’écriture ? », Le français aujourd’hui, vol. 226, n° 3, 2024, p. 101‑114, deux exemples fournis in extremis illustrent cependant tout à fait le malentendu et la croyance spontanée en la capacité télépathique d’un LLM : « Que devrais-je ajouter au texte pour l’améliorer ? » ; « Quels conseils de réécriture pourrais-tu me donner ? ». Sans autre forme de précision, nul ne s’étonnera bientôt plus des éternels clichés obtenus.

[11] Exemple de prompt adressé à ChatGPT dans Jean-Marc Quaranta, « Intelligence artificielle e

Aristide James

Chercheur en littérature , Doctorant en lettres modernes à l'Université Lyon 3 (MARGE)

Mots-clés

IA

Notes

[1] Katherine Hayles, « Inside the Mind of an AI : Materiality and the Crisis of Representation », New Literary History, vol. 54, n° 1, 2022, p. 650.

[2] Alban Leveau-Vallier, IA : L’intuition et la création à l’épreuve des algorithmes, Champ Vallon, 2023, p. 262.

[3] Cameron Jones et Benjamin Bergen, « People cannot distinguish GPT-4 from a human in a Turing test », arXiv.org, 2024 ; « Large Language Models Pass the Turing Test », arXiv.org, 2025.

[4] Margaret Boden, « The Turing test and artistic creativity », Kybernetes, vol. 39, n° 3, 2010, p. 409‑413.

[5] Tom Lebrun, Les textes générés par Intelligence Artificielle [Thèse en études littéraires], Université Laval, 2023. N.B. : Les LLM actuels ont dépassé le trillion (mille milliards) de paramètres.

[6] Hannes Bajohr, « On Artificial and Post-artificial Texts : Machine Learning and the Reader’s Expectations of Literary and Non-literary Writing », Poetics Today, vol. 45, n° 2, 2024, p. 331-361.

[7] Grégory Chatonsky et Yves Citton, « La quatrième mémoire », Multitudes, vol. 96, n° 3, 2024, p. 190.

[8] Leah Henrickson, Reading Computer-Generated Texts, Cambridge University Press, 2021.

[9] Hannes Bajohr, « The Paradox of Anthroponormative Restriction : Artistic Artificial Intelligence and Literary Writing », CounterText, vol. 8, n° 2, 2022, p. 262‑282.

[10] Dans Nathalie Brillant Rannou, « L’encre numérique est-elle sympathique ? Ou que nous apprennent les “lectures artificielles” de ChatGPT en atelier d’écriture ? », Le français aujourd’hui, vol. 226, n° 3, 2024, p. 101‑114, deux exemples fournis in extremis illustrent cependant tout à fait le malentendu et la croyance spontanée en la capacité télépathique d’un LLM : « Que devrais-je ajouter au texte pour l’améliorer ? » ; « Quels conseils de réécriture pourrais-tu me donner ? ». Sans autre forme de précision, nul ne s’étonnera bientôt plus des éternels clichés obtenus.

[11] Exemple de prompt adressé à ChatGPT dans Jean-Marc Quaranta, « Intelligence artificielle e