Numérique

Le théâtre sans coulisses – Goffman, Black Mirror et l’iPhone

Écrivain

Erving Goffman décrivait la vie sociale comme un théâtre régi par une grammaire implicite des gestes, des regards et des distances. Les réseaux sociaux n’ont pas invalidé ce cadre – ils l’ont rendu visible, explicite, mesurable. De la notation sociale de Black Mirror aux bulles iMessage filmées en temps réel, l’interface est devenue le cadre d’interaction dominant : non plus négocié tacitement entre individus en présence, mais codé, algorithmique, économique.

Nous savons grâce à Erving Goffman que la vie sociale est une scène de théâtre où se jouent les interactions entre les hommes. Comment inviter ? Ou être invité ? Comme saluer ? Comment faire bonne figure ou perdre la face ? Qui ne voit qu’ « une étude convenable des interactions humaines (devrait) s’intéresser, non pas à l’individu et à sa psychologie, mais plutôt aux relations syntaxiques qui unissent les actions des diverses personnes mutuellement en présence[1]

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« Chacun des livres de cet explorateur du quotidien, écrivait Pierre Bourdieu à sa mort, accroît l’univers sociologiquement connu de nouveaux objets : les situations les plus insignifiantes du monde ordinaire – les banalités prudentes qu’échangent dans un train deux personnes qui ne se connaissent pas – se révèlent sous un nouveau jour. Le monde social redevient ce qu’il est aussi, un théâtre. »

Les réseaux sociaux n’ont pas seulement confirmé l’approche d’Erving Goffman, ils ont rendu visible ce qui, chez lui, restait encore en partie implicite – la dimension profondément construite, réglée, presque scénarisée de toute interaction. Ce qu’Erving Goffman décrivait comme une grammaire des situations – une syntaxe des gestes, des regards, des distances – ne s’évanouit pas avec les écrans : elle migre, se recompose dans une architecture technique qui en redistribue les règles. Le smartphone n’abolit pas la scène sociale, il la fragmente en une multitude de micro-scènes portatives, activables à tout moment. Là où l’interaction en présence impliquait une coprésence des corps, une synchronie des échanges, l’écran introduit une dissociation : on joue sans être là, on répond sans répondre immédiatement, on se montre sans partager le même espace. La « situation », au sens goffmanien, cesse d’être un cadre stable pour devenir une succession de fenêtres intermittentes, ouvertes et refermées au gré des notifications.

Que se passe-t-il lorsque la scène de ce théâtre social se réduit à un écran de smartphone


[1] Erving Goffman, préface à son livre Les rites d’interaction, traduit de l’anglais par Alain Kihm, Les Éditions de minuit, 1974. Lire aussi le bref hommage de Pierre Bourdieu à sa mort.

Christian Salmon

Écrivain, Ex-chercheur au CRAL (CNRS-EHESS)

Notes

[1] Erving Goffman, préface à son livre Les rites d’interaction, traduit de l’anglais par Alain Kihm, Les Éditions de minuit, 1974. Lire aussi le bref hommage de Pierre Bourdieu à sa mort.