Numérique

IA et travail cognitif : repolitiser la taxe pollen et le revenu universel

Philosophe et historien des sciences, Socio-économiste

Sam Altman promet un revenu universel financé par une « taxe robot ». Derrière la philanthropie de façade, c’est le spectre de Speenhamland qui ressurgit – ce dispositif anglais du XVIIIe siècle qui subventionnait la pauvreté pour mieux faire baisser les salaires. Face à ce Speenhamland algorithmique, une autre fiscalité est possible : la taxe pollen, prélevée sur les flux financiers, non sur le travail disparu.

C’est le grand paradoxe de notre époque, les ultralibéraux Mark Zuckerberg, Jack Dorsay, Sam Altman, Larry Page, Tim Cook et Elon Musk défendent aujourd’hui le revenu universel. Dans Industrial Policy for the Intelligence Age, Sam Altman (le CEO d’OpenAI) imagine un futur où l’Intelligence Artificielle Générale (IAG) générerait tellement de valeur qu’une « taxe robot » permettrait de verser une allocation compensatoire à une humanité dévaluée.

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Prenant acte du fait que l’IA risque de vider de sa substance la fiscalité adossée aux revenus du travail, Altman propose de déplacer cette dernière vers le capital et le travail automatisé. Concrètement, cette « taxe robot » ciblerait les entreprises substituant l’algorithme à l’humain en indexant son montant sur les charges sociales et patronales des emplois disparus.

Dans l’esprit d’Altman, ce prélèvement permettrait de financer un Fonds public de richesse chargé de reverser des dividendes directement aux citoyens, le tout articulé à l’expérimentation de la semaine de 32 heures et à une refonte des filets de la sécurité sociale. Mais, ne nous y trompons pas. Ce revenu universel n’est autre que le retour du refoulé des lois sur les pauvres, un Speenhamland algorithmique, une manière de nous maintenir en vie à moindre coût en baissant les salaires. Car, en réalité, les IA ne remplacent pas notre travail vivant, elles le vampirisent méthodiquement. Tout l’empire numérique d’Altman repose de fait sur un système d’expropriation et d’exploitation de notre intelligence collective[1] dont il ne peut pas se passer. Quel projet se cache donc derrière ces discours aux allures philanthropiques ?

Le spectre de Speenhamland : quand la charité subventionne l’exploitation

Pour comprendre le piège que nous tend la Silicon Valley, il n’est pas inintéressant de retourner à l’analyse du système de Speenhamland de Karl Polanyi[2]. Comme l’indique ce dernier, à la fin du XVIIIe siècle, la misère engendrée par la révolution industrielle


[1] Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation. Nouvelle édition augmentée, Éditions Amsterdam, 2008. ; Mathieu Corteel, Ni dieu ni IA, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle, La Découverte, 2025.

[2] Karl Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps (1944), traduit de l’anglais par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Gallimard, 2009.

[3] Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population : en tant qu’il influe sur le progrès futur de la société : avec des remarques sur les théories de M. Godwin, de M. Condorcet et d’autres auteurs / suivi de Une vue sommaire du principe de population (1798), Ined Éditions, 2021.

[4] Yann Moulier-Boutang, De l’esclavage au salariat : économie historique du salariat bridé, Presses universitaires de France, 1998.

[5] Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, Carnets Nord, 2010.

[6] Frédéric Brun, et Yann Moulier Boutang, « Revenu universel Financer le revenu universel », Multitudes, n° 100, 2025.

Mathieu Corteel

Philosophe et historien des sciences, Chercheur associé à Sciences Po et à Harvard

Yann Moulier Boutang

Socio-économiste, Professeur émérite à l'Université de Technologie de Compiègne,

Notes

[1] Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation. Nouvelle édition augmentée, Éditions Amsterdam, 2008. ; Mathieu Corteel, Ni dieu ni IA, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle, La Découverte, 2025.

[2] Karl Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps (1944), traduit de l’anglais par Maurice Angeno et Catherine Malamoud, Gallimard, 2009.

[3] Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population : en tant qu’il influe sur le progrès futur de la société : avec des remarques sur les théories de M. Godwin, de M. Condorcet et d’autres auteurs / suivi de Une vue sommaire du principe de population (1798), Ined Éditions, 2021.

[4] Yann Moulier-Boutang, De l’esclavage au salariat : économie historique du salariat bridé, Presses universitaires de France, 1998.

[5] Yann Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, Carnets Nord, 2010.

[6] Frédéric Brun, et Yann Moulier Boutang, « Revenu universel Financer le revenu universel », Multitudes, n° 100, 2025.