Société

La vie de Bryan 2.0 : milliardaires et peaux de chagrin

Philosophe

Un milliardaire qui ne veut pas mourir et y consacre chaque heure de sa vie, jusqu’à ce qu’une maladie rare réduise à néant des années de protocoles. Le cas Bryan Johnson dit moins l’avant-garde de la médecine anti-âge – ses gènes de longévité découverts chez un ver, ses milliards investis par Bezos ou Altman – que l’archaïsme des désirs qui la portent. Balzac l’avait déjà écrit : la peau de chagrin rétrécit, et « à force de vouloir vivre, Raphaël Valentin ne vivait plus ».

C’est l’histoire d’un homme qui, comme tout le monde, ne voudrait pas mourir. Mais, à la différence des autres, il consacre sa vie à ce désir. D’autant que, à la différence de presque tous les autres, il est milliardaire. Il s’appelle Bryan Johnson, il est bien connu des geeks, des gérontologues et des spectateurs des désordres états-uniens. Depuis qu’il a décidé d’investir non seulement sa fortune mais aussi tout son temps dans ce projet unique de retarder indéfiniment la mort et prolonger encore plus indéfiniment la vie en bonne santé, la vie de Bryan est exclusivement orientée vers la réalisation de son but.

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Un but certes à première vue absurde – « tu vis, tu meurs », nous rappelle le bon sens toujours aristotélicien (« l’animal meurt parce qu’il vit »), même si vouloir vivre est l’essence de toute existence, comme le chante Ben Harper après Arthur Schopenhauer. Mais après examen pas si absurde, car depuis trois ou quatre décennies, la science a mis en évidence un certain nombre de processus impliqués dans le vieillissement que l’on pourrait raisonnablement inverser.

Ainsi, en 1993 on a identifié chez un petit ver de terre – un organisme modèle assez commun pour les biologistes, scientifiquement nommé Caenorhabditis elegans – un certain gène dont la neutralisation augmente d’un tiers la durée de vie de son porteur, ce qui serait tout de même bienvenu pour la plupart de nos congénères. Certes, même pour un ver, ce nématode est assez singulier puisqu’il dispose d’un mécanisme de dormance, activable dans certaines conditions précises, ce dont sont dépourvues la plupart des espèces de sa famille. Transposer cette découverte à l’humain n’est donc pas une mince affaire, et certains pensent que cela n’aurait même aucun sens.

Reste que la découverte des propriétés de ce gène daf-2, chez le nématode en 1993 par Cynthia Kenyon – aujourd’hui vice-présidente de Calico, une filiale de Google, consacrée à l’allongement de la vie –, contribua à lancer des recherches f


[1] Sur la biologie évolutive de la vieillesse voir Philippe Huneman, Death, Palgrave, 2023.

[2] Pour un état de l’art sur cette question, et l’hypothèse novatrice de « distorters d’âge » ayant interagi avec plusieurs espèces lors de l’évolution, voir Éric Bapteste, La vie élastique. Révolutions dans le vieillissement, Belin, 2025. La recherche de Michael Rera et ses collègues (CNRS) sur un modèle général de vieillissement en deux phases basé sur un modèle expérimental soutient fortement l’inexorabilité du vieillissement (quelle que soit sa date d’initiation, la séquence de la deuxième phase est rigide et aboutit à la mort : voir par exemple Flaminia Zane, Claire MacMurray, Clémence Guillermain, Céline Cansell, Nicolas Todd, Michael Rera, « Ageing as a two-phase process : theoretical framework ». Frontiers in Aging, 2024.

[3] Pour une réfutation de cette thèse lire Clémence Guillermain, La vieillesse n’est pas une maladie, Puf, 2025.

[4] Pour une étude récente et détaillée des idéologies transhumanistes, lire Jessica Lombard, Transhumanisme(s). La philosophie à la rencontre de nos imaginaires techniques., Hermann, 2026.

Philippe Huneman

Philosophe, Directeur de recherche à l’IHPST (CNRS/Paris-I)

Notes

[1] Sur la biologie évolutive de la vieillesse voir Philippe Huneman, Death, Palgrave, 2023.

[2] Pour un état de l’art sur cette question, et l’hypothèse novatrice de « distorters d’âge » ayant interagi avec plusieurs espèces lors de l’évolution, voir Éric Bapteste, La vie élastique. Révolutions dans le vieillissement, Belin, 2025. La recherche de Michael Rera et ses collègues (CNRS) sur un modèle général de vieillissement en deux phases basé sur un modèle expérimental soutient fortement l’inexorabilité du vieillissement (quelle que soit sa date d’initiation, la séquence de la deuxième phase est rigide et aboutit à la mort : voir par exemple Flaminia Zane, Claire MacMurray, Clémence Guillermain, Céline Cansell, Nicolas Todd, Michael Rera, « Ageing as a two-phase process : theoretical framework ». Frontiers in Aging, 2024.

[3] Pour une réfutation de cette thèse lire Clémence Guillermain, La vieillesse n’est pas une maladie, Puf, 2025.

[4] Pour une étude récente et détaillée des idéologies transhumanistes, lire Jessica Lombard, Transhumanisme(s). La philosophie à la rencontre de nos imaginaires techniques., Hermann, 2026.