Société

Trop jeunes pour être écouté·es, assez grand·es pour être réprimé·es

Sociologue

Tou·tes les jeunes ne sont pas considéré·es comme des enfants de la même manière. Le traitement médiatique et répressif du mouvement illustre un phénomène structurel de domination adulte, où infantilisation et adultisation sont les deux faces d’une même pièce : la volonté de contrôle des corps jeunes, exprimée sous différentes formes selon les rapports sociaux de classe, de genre et de race.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la manière dont on traite les lycéen·nes qui sont aujourd’hui mobilisé·es : trop jeunes pour être pris·es au sérieux comme acteurs et actrices politiques, mais assez adultes pour être interpellé·es, violenté·es et condamné·es comme tels. Car tou·tes les jeunes ne sont pas considéré·es comme des enfants de la même manière.

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La mobilisation actuelle rend particulièrement visible cette contradiction : tandis que la parole politique des mineur·es reste largement disqualifiée, une partie d’entre eux et elles, notamment les jeunes racisé·es des classes populaires, fait depuis longtemps l’objet d’un traitement policier qui les soustrait à la protection associée à leur âge. Cette contradiction n’a rien d’anecdotique : elle révèle la manière dont rapports d’âge, de classe, de genre et de race s’entremêlent dans le traitement politique et policier de la jeunesse.

La domination adulte ou la silenciation politique des mineur·es

Les discours dominants sur le mouvement lycéen actuel ne se contentent pas de mal comprendre les revendications des jeunes : ils leur dénient une capacité de pensée et d’action politique, comme l’ont souligné plusieurs chercheur·ses dans les médias ces derniers jours[1]. Outre l’hyperfocalisation médiatique sur les violences plutôt que sur les revendications, toujours jugées trop confuses ou peu claires, l’accusation de manipulation du mouvement par des « proxys de l’ultragauche » (et en particulier La France insoumise) est caractéristique d’une incapacité de reconnaître une autonomie politique aux jeunes. Si ce déni n’est pas nouveau, il est particulièrement marquant concernant l’actuel mouvement qui a pour caractéristique de précéder la mobilisation des adultes plutôt que de l’accompagner ou de la suivre.

L’idée que la politique n’est pas un jeu d’enfants remonte à l’Antiquité : Aristote comparait déjà dans son Éthique à Nicomaque les enfants à des animaux capables de volonté, mais non de rai


[1] On peut ainsi citer la tribune du politiste Vincent Tiberj, « Les lycéen·nes sont des citoyen·nes comme les autres », Libération, 6 octobre 2026 ou l’interview de l’historienne de l’enfance Manon Pignot, Mediapart, 6 octobre 2026.

[2] Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves est une enquête internationale qui cherche à mesurer les performances éducatives dans différents pays du monde.

[3] Vanina Mozziconacci, Juliette Rennes, Leia Duval-Valachs, Marie Esclafit, Régis Revenin et Claire Batailler, « Interroger la domination adulte ». Mouvements, 115(3), 2023.

[4] Marc Bessin et Arthur Vuattoux, « Les rapports d’âge dans les pratiques judiciaires. L’expérience institutionnelle des jeunes filles confrontées à la justice », Agora débats/jeunesses, 74, 2016.

[5] Lisa Carayon, Julie Mattiussi et Arthur Vuattoux, « “Soyez cohérent, jeune homme !” Enjeux et non-dits de l’évaluation de la minorité chez les jeunes étrangers isolés à Paris », Revue française de science politique, 68(1), 2018.

[6] Mathieu Rigouste, L’Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2014.

[7] Rachel Gasparini, Ordres et désordres scolaires : La discipline à l’école primaire, Grasset, 2000 ; Leia Duval-Valachs, La délibération, un jeu d’enfants ? Socialisation langagière et politique dans les conseils d’élèves à l’école élémentaire, Thèse de doctorat, EHESS, 2025.

[8] Guillaume Gourgues, Sandrine Rui et Sezin Topçu, « Gouvernementalité et participation. Lectures critiques », Participations, 6(2), 2013.

Leia Duval-Valachs

Sociologue, ATER à l'Université Paris Est-Créteil

Notes

[1] On peut ainsi citer la tribune du politiste Vincent Tiberj, « Les lycéen·nes sont des citoyen·nes comme les autres », Libération, 6 octobre 2026 ou l’interview de l’historienne de l’enfance Manon Pignot, Mediapart, 6 octobre 2026.

[2] Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves est une enquête internationale qui cherche à mesurer les performances éducatives dans différents pays du monde.

[3] Vanina Mozziconacci, Juliette Rennes, Leia Duval-Valachs, Marie Esclafit, Régis Revenin et Claire Batailler, « Interroger la domination adulte ». Mouvements, 115(3), 2023.

[4] Marc Bessin et Arthur Vuattoux, « Les rapports d’âge dans les pratiques judiciaires. L’expérience institutionnelle des jeunes filles confrontées à la justice », Agora débats/jeunesses, 74, 2016.

[5] Lisa Carayon, Julie Mattiussi et Arthur Vuattoux, « “Soyez cohérent, jeune homme !” Enjeux et non-dits de l’évaluation de la minorité chez les jeunes étrangers isolés à Paris », Revue française de science politique, 68(1), 2018.

[6] Mathieu Rigouste, L’Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2014.

[7] Rachel Gasparini, Ordres et désordres scolaires : La discipline à l’école primaire, Grasset, 2000 ; Leia Duval-Valachs, La délibération, un jeu d’enfants ? Socialisation langagière et politique dans les conseils d’élèves à l’école élémentaire, Thèse de doctorat, EHESS, 2025.

[8] Guillaume Gourgues, Sandrine Rui et Sezin Topçu, « Gouvernementalité et participation. Lectures critiques », Participations, 6(2), 2013.