Politique

La parole des Gilets jaunes face à la politique de « la langue »

Linguiste

Les mots sont au cœur des récentes luttes politiques et sociales, depuis le mouvement des Gilets Jaunes jusqu’aux plus récentes manifestations contre la réforme des retraites. On peut analyser le mouvement langagier en cours comme une volonté d’affirmer le droit de tous à s’amuser avec les mots, d’en changer, d’en fixer, d’en inventer les significations, et de ne plus subir les transformations des significations entamées par les managers au pouvoir.

Bon nombre d’analystes ont remarqué qu’un des mérites du mouvement des Gilets jaunes réside dans une volonté de prise de parole, une parole à la fois libre et signe d’une réappropriation du politique par tout un chacun, dont l’appel de Commercy a formulé l’exigence. Ce mouvement a trouvé sa pleine expression à la fois dans l’inventivité des formules et des slogans dont très vite des historiennes et des militantes ont saisi l’importance (le tout récent recueil Plein le dos en témoigne), et, ainsi que l’a souligné très justement dans AOC Emmanuelle Pireyre [1], dans l’élaboration patiente et en temps réel de la chose politique.

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Ce phénomène, toujours réjouissant pour les anthropologues du langage et plus encore pour celles et ceux qui le vivent de l’intérieur, permet de saisir à chaque fois l’importance de la parole dans les rapports sociaux et de mesurer de quelle force émancipatrice se nourrit la construction d’un mouvement politique. Comme je l’avais déjà analysé[2] pour l’événement 68, à partir notamment des textes de Michel de Certeau et de Maurice Blanchot, il se passe donc quelque chose d’inédit du côté du langage lorsque des personnes qu’on n’attendait pas se mettent à prendre la rue, ou les ronds-points, pour porter une parole publique qui se construit en même temps qu’elle se formule, dans un agir commun.

Cet appel au dehors du discours – puisque cette parole ne reprend aucunement les schémas du discours politique auquel elle s’oppose – fait alors évoluer tous les détours des subjectivités en devenirs politiques, rehaussant la vie du langage telle que nous la vivons au quotidien depuis l’enfance, dans nos espaces plus ou moins privés et en dehors de toute injonction aux normes d’un discours formaté.

Au sein de cette vie du langage qui n’est autre qu’une pratique sociale, il n’y a d’ailleurs pas que les mots, mais tout un ensemble de signes, de regards, de mimiques, de tonalités, de rythmes, de gestes, de positionnements des corps, qui contribuent


[1] Ce texte s’inscrit dans le prolongement de l’article d’Emmanuelle Pireyre « Crise de la parole, Maladie de la langue » le 16 septembre 2019, il en a été le déclencheur et vient dialoguer sur un petit point de désaccord. Il fait aussi suite à un autre article publié ici.

[2] Il ne s’agit bien entendu que de comparer quelques aspects langagiers et nullement d’assimiler les deux mouvements.

Cécile Canut

Linguiste, Professeure à l'Université Paris-Descartes

Mots-clés

Gilets jaunes

Notes

[1] Ce texte s’inscrit dans le prolongement de l’article d’Emmanuelle Pireyre « Crise de la parole, Maladie de la langue » le 16 septembre 2019, il en a été le déclencheur et vient dialoguer sur un petit point de désaccord. Il fait aussi suite à un autre article publié ici.

[2] Il ne s’agit bien entendu que de comparer quelques aspects langagiers et nullement d’assimiler les deux mouvements.