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Réélection de Mattarella : symptôme d’un système politique italien convalescent

Italianiste

En Italie, après moult rebondissements, dans un contexte pandémique et institutionnel particulièrement chaotique, Sergio Mattarella enchaîne finalement sur un deuxième mandat. Si la continuité a été in fine choisie, les négociations tumultueuses qui ont accompagné cette réélection laisseront certainement des traces sur les partis politiques du pays, déjà très affaiblis.

L’élection du président de la République a toujours constitué un passage crucial de la vie politique italienne. Même si le Président n’exerce pas un rôle exécutif direct, il représente néanmoins la clé de voûte du système dans son ensemble. Selon l’expression du juriste, et membre de l’Assemblée constituante, Egidio Tosato, il est « le grand régulateur du jeu constitutionnel ». Ceci a été encore plus vrai en périodes de crise, où le rôle du Président s’est révélé tout à fait fondamental, incarnant la stabilité depuis le Palais Quirinal. Si l’histoire de la démocratie italienne a compté trente présidents du Conseil pour soixante-sept gouvernements d’un peu plus d’un an chacun, les présidents de la République n’ont été que douze. Sachant que le mandat présidentiel dure sept ans.

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Cette dernière élection, à cause de la complexité du contexte pandémique et institutionnel (gouvernement d’unité nationale dirigé, depuis mars 2021 par Mario Draghi), a pris des dimensions telles que, en paraphrasant un polar de succès, Romanzo criminale, on l’a appelée « Romanzo Quirinale ». Le feuilleton a duré plusieurs mois et les différents épisodes tournaient autour de trois hypothèses fondamentales : la reconduction de l’actuel Président Sergio Mattarella âgé de quatre-vingts ans, malgré son refus maintes fois répété ; l’ascension sur le plus haut col de la politique romaine, du président du Conseil Mario Draghi, pour peu que l’on résolve la question de son remplacement ; et, enfin, la difficile recherche d’une figure institutionnelle et super partes capable de mettre d’accord des partis politiques constamment empêtrés dans des querelles internes et externes.

Finalement, les leaders politiques ayant échoué à s’entendre sur un nom parmi la douzaine de personnalités évoquées, une vague, montée de l’intérieur du Parlement, a finalement demandé à l’actuel Président de bien vouloir rester pour un deuxième mandat, ce qu’il n’a pas pu refuser.

L’élection du président de la République s’effectue, en Italie, par un corps électoral composé des membres de la Chambre des députés et du Sénat (630 députés et 315 sénateurs) auxquels s’ajoutent 58 délégués des régions pour un total de 1 009 « grands électeurs ». Les deux coalitions de centre-droite et de centre-gauche, qui ne disposaient pas d’un nombre de voix suffisant pour élire à elles seules le Président, sont arrivées mal préparées à l’échéance. Pour éviter de montrer les divisions présentes en leur sein, les chefs de partis ont donné comme consigne de vote de mettre un bulletin blanc dans l’urne ou carrément de ne pas participer aux trois premiers votes (qui requièrent une majorité qualifiée des deux tiers, correspondant donc à 673 voix).

À partir de la quatrième votation, alors que le quorum baissait – la majorité simple devenant suffisante – le chaos, lui, a continué de monter. La presse italienne a fait référence à différentes images pour essayer de représenter une situation qui devenait de plus en plus confuse. D’un tableau abstrait de Pollock à une pièce de Yasmina Reza, Carnage, en passant par des films de l’horreur et jusqu’à Full Metal Jacket de Kubrick. Au fur et à mesure que les leaders s’embrouillaient et proposaient des noms qui faisaient long feu (en Italie, on ne candidate pas à la Présidentielle, on est désigné volontaire ; ainsi ont été proposées les candidatures de la présidente du Sénat, de juristes respectés, d’un ex-président de la Chambre et même de la Directrice des services secrets…), le nom de l’actuel Président commençait à recueillir de plus en plus de suffrages : 125 au troisième tour, 166 au quatrième, 338 au sixième et 389 au septième. Un signal évident de la rébellion des parlementaires face à l’inefficacité des manœuvres de leurs leaders, bloquées les unes après les autres, par le jeu des vetos croisés.

Les leaders de la majorité d’unité nationale, qui soutient le gouvernement Draghi, ont fini par prendre acte de la situation, et envoyé les chefs des groupes parlementaires demander au Président d’accepter sa réélection. Celle-ci est intervenue à la huitième votation avec 759 suffrages sur 1009 (deuxième meilleure élection de l’histoire). Seul l’unique parti de l’opposition, la formation d’extrême droite Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, et quelques grands électeurs épars ont voté contre.

C’est la deuxième fois en neuf ans que les partis politiques se retrouvent dans une impasse et se voient contraints d’imposer au Président sortant de rempiler pour un deuxième mandat.

C’était déjà le cas en avril 2013 lorsque Giorgio Napolitano, âgé à l’époque de 87 ans, concéda d’être à nouveau nommé – après avoir demandé des garanties sur la mise en place des réformes institutionnelles et en précisant qu’il resterait Président « tant que la situation [l’]amènera à le considérer nécessaire et possible, tant que [ses] forces le permettront, donc sans doute pour un temps pas trop long ».

Moins de deux ans plus tard, il signa sa lettre de démission en considérant que les réformes étaient en bonne voie et que le Parlement serait en mesure de désigner son successeur. Ceci se produisit, en fait, avec l’élection de Sergio Mattarella (au quatrième tour de scrutin avec 665 voix) mais au prix d’une rupture parmi les partis qui soutenaient les réformes institutionnelles – Berlusconi s’étant offusqué du fait que le président du Conseil Matteo Renzi n’ait pas accepté la personnalité qu’il proposait. Et cette crise dans la coalition qui avait élaboré les réformes fut une des causes qui amena, l’année suivante, à la cuisante défaite du referendum supposé les ratifier.

Sergio Mattarella a donc accepté « malgré lui » la réélection par « sens des responsabilités » et « dans le respect des décisions du Parlement », évoquant « les jours difficiles passés à élire le président de la République dans le contexte de la grande urgence que nous sommes toujours en train d’affronter sur les versants sanitaire, économique et social ». On pourrait, dans cette circonstance, inverser la célèbre phrase prononcée par le Prince de Salina dans Le Guépard : « il faut que rien ne change afin que les transformations continuent ».

Toutefois, et même si le concept n’a aucun fondement constitutionnel, l’idée circule qu’il s’agira à nouveau d’un « mandat à terme ». Une fois passé le cap des prochaines élections politiques du printemps 2023, qui verront la mise en œuvre de la réforme constitutionnelle, réduisant de plus d’un tiers le nombre des parlementaires, et, une fois assurée la formation d’un nouveau gouvernement qui remplacera celui actuel d’unité nationale, le Président pourrait, en effet, se retirer. Il laisserait ainsi, la porte ouverte à l’élection, cette fois, certainement mieux préparée, de Mario Draghi (actuel président du Conseil) à la présidence de la République. Cependant, s’il y a une seule chose que les dernières convulsions de la politique italienne nous ont appris, c’est à se méfier des prévisions…

Il reste certain que ce véritable tsunami politique aboutissant in fine à la réélection de Mattarella laissera des traces sur des partis politiques déjà particulièrement affaiblis et sur les équilibres incertains de leurs coalitions.

Tout d’abord à droite, où Matteo Salvini, le leader de la Ligue, qui s’est autoproclamé négociateur en chef de son camp sans atteindre aucun des buts qu’il s’était fixés, devra faire face aux critiques, à la fois, de son challenger Giorgia Meloni et de ceux qui, à l’intérieur du parti, mettent en cause sa direction (notamment les gouverneurs des régions du nord qui n’ont pas particulièrement apprécié la transformation en Ligue Nationale du parti sur le modèle de Marine Le Pen).

La contradiction d’être, en même temps, « un parti de gouvernement » (faisant partie de la majorité) et « un parti de lutte » (conservant son alliance politique avec le seul parti d’opposition), éclate finalement au grand jour. Salvini en outre, devra aussi gérer les rapports avec ce qui reste de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi qui, après la piètre figure de l’auto-candidature avortée de son champion, apparaît de plus en plus déchiré et dont une partie importante des membres pourrait rejoindre la galaxie centriste que Matteo Renzi essaye de rassembler.

Quant au centre-gauche, il a joué ce match dans la pure tradition footballistique du catenaccio, toujours sur la défensive, sans être capable de proposer une seule candidature. Et pour ce faire, Enrico Letta, le leader du Parti Démocrate, a dû souvent s’appuyer sur son ancien ennemi/rival Matteo Renzi pour faire contraste avec Matteo Salvini qui essayait, non sans parfois un certain succès, de renouer avec Giuseppe Conte, son ancien flirt, le soi-disant leader d’un Mouvement Cinq Étoiles de plus en plus émietté. Son idée de campo largo, une alliance ouverte mais centrée autour de ces deux partis, pourrait bien avoir besoin d’un aggiornamento à la lumière de cette décevante expérience et des répercussions du probable éclatement du Mouvement. Le ministre des Affaires étrangères, Luigi Di Maio, le lendemain de la réélection du Président, a ouvertement défié Giuseppe Conte en demandant son remplacement à la tête du M5S.

En fait, c’est toute la géographie politique du pays qui pourrait se voir modifiée à la suite de cette réélection, et la situation de déliquescence dans laquelle se trouvent les partis pourrait ultérieurement renforcer la figure du président du Conseil Mario Draghi. Ce dernier, qui dans sa conférence de presse de fin d’année avait clairement laissé entendre sa disposition à se faire élire au Quirinale, avait fini par se retirer de l’œil du cyclone en réalisant la difficulté de la manœuvre – notamment à cause de l’hostilité de Silvio Berlusconi et de Matteo Salvini. Mais, une fois confirmée l’impasse des partis politiques, il est revenu (quoiqu’en coulisse) sur la scène politique, en appelant tous les leaders de sa majorité à la reconduction de Mattarella. Face à l’échec des partis, il sort donc renforcé dans son rôle et dans son statut pour conduire la navigation du bateau Italie dans les eaux agitées d’une année électorale qui doit néanmoins répondre aux exigences imposées par la mise en œuvre du Recovery Found, le plan de relance européen.

Cet épisode ne fait que renforcer, s’il était encore besoin de le démontrer, la nécessité de reformer les structures et les modalités opératoires d’un système politique à bout de souffle, qui devra faire face dans les années à venir à des enjeux tels que la soutenabilité de la dette publique la plus élevée de la zone euro, ou la crise démographique qui pourrait conduire à la diminution de moitié de la population du pays à l’horizon 2050. Des tâches susceptibles d’effrayer les capitaines les plus expérimentés, et le pays ne peut qu’espérer que celui qui a sauvé l’Euro en 2012, puisse contribuer à sauver son propre pays.


Paolo Modugno

Italianiste, Enseignant de civilisation italienne à Sciences Po