International

Guerre en Ukraine : l’improbable « second front » des Balkans

Historien et journaliste

Dans un discours adressé à la nation le 6 mai, le président Aleksandar Vučić a maintenu le flou sur la position de la Serbie à propos du conflit russo-ukrainien, prolongeant la position d’équilibriste du pays entre protégé de la Russie et candidat à l’accession à l’Union européenne. Les Balkans seront-ils le théâtre d’un « second front » que la Russie voudrait ouvrir dans sa confrontation avec l’Occident ? La région fera-t-elle encore une fois les frais d’enjeux géopolitiques qui la dépassent ?

Il n’y a pas une ville, petite ou grande, pas un bourg de Bosnie-Herzégovine, de Macédoine du nord, du Monténégro ou de Serbie qui ne possède au moins une kafana, un café où les habitués se retrouvent chaque matin. L’expresso ou le macchiato ont bien souvent remplacé le café turc, les smartphones ont chassé les journaux, mais « la politique mondiale » continue de venir s’inviter aux conversations reprises sans fin. Chacun est bien convaincu que la moindre élection municipale partielle dans la plus reculée des vallées des Balkans est attentivement scrutée par Berlin, Washington et Moscou…

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Cette propension à projeter dans un contexte géopolitique les plus locales des vicissitudes politiques peut relever d’une forme de narcissisme balkanique. Elle peut aussi dériver de l’expérience de la Yougoslavie non-alignée de Tito qui jouait incontestablement un rôle « surdimensionné » sur la scène mondiale, mais il faut aussi la voir comme une conséquence de la « construction » géopolitique de « l’objet Balkans », dans la seconde moitié du XIXe siècle : alors que l’Empire ottoman se désagrégeait, les Balkans n’ont pas été colonisés par l’Occident mais les nouveaux États qui émergeaient dans la région ont dû se placer sous le patronage d’une « grande puissance » – c’était alors l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la France, la Russie ou encore l’Italie.

La situation n’a pas changé en ce début du XXIe siècle, même si la liste des acteurs a connu quelques modifications. Ces relations de clientélisme entre les « petits » États balkaniques et leurs puissants protecteurs expliquent que la région soit toujours une plaque sensible des tensions mondiales mais aussi que les dirigeants locaux, souvent ineptes et corrompus, trouvent toujours dans l’argument géopolitique une justification à leurs turpitudes.

La géopolitique comme prétexte

Dès le début de l’invasion russe en Ukraine, les dirigeants du Kosovo ont multiplié les interviews dans la presse internationale pour assurer que la


[1] « Albin Kurti : “La Russie pourrait étendre sa guerre dans les Balkans” », Le Monde, 30 mars 2022.

[2] « Monténégro : le scénario du “coup d’État pro-russe” s’effondre », Le Courrier des Balkans, 14 mars 2019.

[3] Ivan Čađenović, « Ces oligarques russes proches de Poutine qui ont acheté le Monténégro », Le Courrier des Balkans, 11 avril 2022.

[4] J.A. Dérens et Laurent Geslin, « Les Balkans, nouvelle ligne de front entre la Russie et l’Occident », Le Monde diplomatique, juillet 2015.

[5] J.A. Dérens, « Prodiges et vertiges de la diplomatie serbe », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

[6] J.A. Dérens, « Analyse : l’orthodoxie mondiale au défi de la guerre en Ukraine », Religioscope, 20 mars 2022.

[7] J.A. Dérens et Laurent Geslin, « L’autocrate serbe que Bruxelles dorlote », Le Monde diplomatique, mars 2020.

[8] Freedom House, « Nations in transit. From Democratic Decline to Authoritarian Aggression ».

[9] Dušan Komarčević, « ‘Telegrami’ lažnih vesti za Zapadni Balkan », Radio Slobodna Evropa, 20 avril 2022.

[10] « Serbie : les tabloïds et les médias du régime, alias la voix de Moscou », Le Courrier des Balkans, 2 mars 2021.

[11] Le 28 avril, Kurir titrait ainsi sur les « intérêts » russes, tandis que Srpski Telegraf allait plus loin en assurant que « Poutine avait planté un couteau dans le dos de la Serbie en comparant le Kosovo et le Donbass ».

[12] Aline Cateux, « Trente ans après, la guerre de Bosnie-Herzégovine », AOC, 1er avril 2022.

[13] Florian Bieber, « The Rise (and Fall) of Balkan Stabilitocracies », Center for International Relations and Sustainable Development, 2018.

[14] J.A. Dérens, « Après la «Grande Serbie», voici venu le temps du «Monde serbe» ? »,  Le Courrier des Balkans, 8 novembre 2021.

[15] Bojana Moškov et Predrag Tomović, « Monténégro : catastrophe écologique made in China pour la rivière Tara », Le Courrier des Balkans, 18 mai 2021.

[16] L’ONG anti-corruption monténégrine MANS a réuni l’essentiel des pièces dans un dossier accessible

Jean-Arnault Dérens

Historien et journaliste

Notes

[1] « Albin Kurti : “La Russie pourrait étendre sa guerre dans les Balkans” », Le Monde, 30 mars 2022.

[2] « Monténégro : le scénario du “coup d’État pro-russe” s’effondre », Le Courrier des Balkans, 14 mars 2019.

[3] Ivan Čađenović, « Ces oligarques russes proches de Poutine qui ont acheté le Monténégro », Le Courrier des Balkans, 11 avril 2022.

[4] J.A. Dérens et Laurent Geslin, « Les Balkans, nouvelle ligne de front entre la Russie et l’Occident », Le Monde diplomatique, juillet 2015.

[5] J.A. Dérens, « Prodiges et vertiges de la diplomatie serbe », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

[6] J.A. Dérens, « Analyse : l’orthodoxie mondiale au défi de la guerre en Ukraine », Religioscope, 20 mars 2022.

[7] J.A. Dérens et Laurent Geslin, « L’autocrate serbe que Bruxelles dorlote », Le Monde diplomatique, mars 2020.

[8] Freedom House, « Nations in transit. From Democratic Decline to Authoritarian Aggression ».

[9] Dušan Komarčević, « ‘Telegrami’ lažnih vesti za Zapadni Balkan », Radio Slobodna Evropa, 20 avril 2022.

[10] « Serbie : les tabloïds et les médias du régime, alias la voix de Moscou », Le Courrier des Balkans, 2 mars 2021.

[11] Le 28 avril, Kurir titrait ainsi sur les « intérêts » russes, tandis que Srpski Telegraf allait plus loin en assurant que « Poutine avait planté un couteau dans le dos de la Serbie en comparant le Kosovo et le Donbass ».

[12] Aline Cateux, « Trente ans après, la guerre de Bosnie-Herzégovine », AOC, 1er avril 2022.

[13] Florian Bieber, « The Rise (and Fall) of Balkan Stabilitocracies », Center for International Relations and Sustainable Development, 2018.

[14] J.A. Dérens, « Après la «Grande Serbie», voici venu le temps du «Monde serbe» ? »,  Le Courrier des Balkans, 8 novembre 2021.

[15] Bojana Moškov et Predrag Tomović, « Monténégro : catastrophe écologique made in China pour la rivière Tara », Le Courrier des Balkans, 18 mai 2021.

[16] L’ONG anti-corruption monténégrine MANS a réuni l’essentiel des pièces dans un dossier accessible