Numérique

En finir avec l’idéologie de l’intelligence artificielle générale

Philosophe et historien des sciences

Qu’ils jouent les dissidents ou les collaborateurs de Trump, Amodei et Altman partagent le même projet : transférer l’intelligence collective aux géants de la tech. Lois d’échelle invérifiables, gouffre énergétique, drones tueurs – le bilan est accablant. Contre ce fatalisme, imaginer un monde post-IA relève désormais de la défense de la démocratie.

Le récent article de Dario Amodei, « The Adolescence of Technology », et la fracture politique qui divise désormais la Silicon Valley, illustrent à la perfection le jeu de confusion et d’accaparement éthique des géants de la tech.

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D’un côté, le CEO d’Anthropic s’offre à bon compte un brevet de résistance, en refusant de plier aux exigences de surveillance de masse et au déploiement d’armes autonomes du gouvernement Trump. Une prise de position qui a valu à son modèle d’IA (Claude) d’être classé « supply chain risk » et interdit par l’armée américaine (puis paradoxalement utilisé pour attaquer l’Iran[1]). De l’autre, Sam Altman le CEO d’OpenAI, choisit l’alliance cynique et décomplexée, n’hésitant pas à parapher un accord direct avec le département de la guerre (Department of War).

Mais aussi spectaculaire que cela puisse paraître, cette opposition des géants de la tech n’est qu’une façade. Qu’ils jouent les dissidents éthiques ou les collaborateurs zélés de Trump, ils partagent exactement le même projet. Ils aspirent à devenir les maîtres absolus de notre destin en faisant naître l’IA générale (IAG). En alertant ainsi sur le risque d’extinction de l’humanité si l’IAG venait à tomber entre de « mauvaises mains » – les compagnies américaines pensent évidemment aux Chinois – les « tech bros » dressent le catalogue des pires menaces futures, en pointant du doigt leurs concurrents, pour mieux s’arroger le monopole de l’éthique et du salut[2].

C’est là une habile stratégie visant à masquer les désastres que leur propre industrie provoque en jouant au faux dilemme, désormais célèbre, du technofatalisme ou technosolutionnisme. Cette discursivité enchevêtrée, qui disserte de manière décomplexée sur la fin du monde tout en justifiant les spéculations d’un marché dérégulé et l’ire de gouvernements agonistes, a une fonction évidente. Elle attise les passions tristes, fragilise la pensée critique et neutralise l’action collective sous le poids d’un destin technologique


[1] Voir l’article de Libération du 3 mars 2026 : « Revirement Anthropic : l’administration Trump a utilisé l’IA Claude pour attaquer l’Iran après avoir dit qu’elle ne s’en servirait plus ».

[2] Voir l’article du Monde du 5 mars 2026 en https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/05/dario-amodei-l-ambivalent-patron-d-anthropic-qui-se-dresse-contre-donald-trump_6669661_3234.html

[3]  Ludwig. Feuerbach, L’essence du christianisme (1968) traduit de l’allemand par Jean-Pierre Osier, Maspero, 1982.

[4]  Mathieu Corteel, Ni dieu ni IA, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle, La Découverte, 2025.

[5] Voir la proposition de Jonh. McCarthy, Marvin Minsky, Nathan Rochester, Claude Shannon, « A proposal for the Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence », 1955.

[6]  Yann Mouilier Boutang, Le capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, Éditions Amsterdam, 2007.

[7] Les IA LLMs ou génératives sont des modèles de réseau de neurones dotés d’un grand nombre de paramètres capables de générer des textes ou des images à partir d’un message d’entrée (« prompt ») décomposé en un ensemble de symboles (« tokens »), que le réseau de neurones (transformer) fait circuler en suivant des vecteurs de plongements lexicaux (« word embedding ») pour générer un résultat.

[8]  Francisco Varela, Autonomie et connaissance, Seuil, 1989.

[9] Voir l’article du Time du 8 janvier 2025 : « How Open AI’s Sam Altman Is Thinking About AGI and Superintelligence in 2025 ».

[10]  Ben Goertzel « Artificial General Intelligence: Concept, State of the Art, and Future Prospects ». Journal of Artificial General Intelligence., vol.5, 2014/1, p. 1-48.

[11] Cristian Calude et Giuseppe Longo, « The deluge of spurious correlations in Big Data », Foundations of Science, vol.22, 2017/3, p. 595-612.

[12] Voir l’article publié sur arXiv de Peter Coveney et Sauro Succi, « The wall confronting large language models ».

[13] Christoph Freitag, Tim Berners-Lee, Kelly Widdicks, M

Mathieu Corteel

Philosophe et historien des sciences, Chercheur associé à Sciences Po et à Harvard

Mots-clés

IA

Notes

[1] Voir l’article de Libération du 3 mars 2026 : « Revirement Anthropic : l’administration Trump a utilisé l’IA Claude pour attaquer l’Iran après avoir dit qu’elle ne s’en servirait plus ».

[2] Voir l’article du Monde du 5 mars 2026 en https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/05/dario-amodei-l-ambivalent-patron-d-anthropic-qui-se-dresse-contre-donald-trump_6669661_3234.html

[3]  Ludwig. Feuerbach, L’essence du christianisme (1968) traduit de l’allemand par Jean-Pierre Osier, Maspero, 1982.

[4]  Mathieu Corteel, Ni dieu ni IA, une philosophie sceptique de l’intelligence artificielle, La Découverte, 2025.

[5] Voir la proposition de Jonh. McCarthy, Marvin Minsky, Nathan Rochester, Claude Shannon, « A proposal for the Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence », 1955.

[6]  Yann Mouilier Boutang, Le capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation, Éditions Amsterdam, 2007.

[7] Les IA LLMs ou génératives sont des modèles de réseau de neurones dotés d’un grand nombre de paramètres capables de générer des textes ou des images à partir d’un message d’entrée (« prompt ») décomposé en un ensemble de symboles (« tokens »), que le réseau de neurones (transformer) fait circuler en suivant des vecteurs de plongements lexicaux (« word embedding ») pour générer un résultat.

[8]  Francisco Varela, Autonomie et connaissance, Seuil, 1989.

[9] Voir l’article du Time du 8 janvier 2025 : « How Open AI’s Sam Altman Is Thinking About AGI and Superintelligence in 2025 ».

[10]  Ben Goertzel « Artificial General Intelligence: Concept, State of the Art, and Future Prospects ». Journal of Artificial General Intelligence., vol.5, 2014/1, p. 1-48.

[11] Cristian Calude et Giuseppe Longo, « The deluge of spurious correlations in Big Data », Foundations of Science, vol.22, 2017/3, p. 595-612.

[12] Voir l’article publié sur arXiv de Peter Coveney et Sauro Succi, « The wall confronting large language models ».

[13] Christoph Freitag, Tim Berners-Lee, Kelly Widdicks, M