Enseignement supérieur

Quand l’ingénieur devient lobbyiste

Politiste

À mesure que la technique s’invite dans la loi – à l’image de l’AI Act – les entreprises cherchent des profils capables de la traduire en argumentaire politique. Pendant ce temps, les grandes écoles d’ingénieurs françaises ouvrent des parcours estampillés « affaires publiques » ou « politiques publiques ». Leurs responsables jurent qu’il ne s’agit pas de former de futurs lobbyistes du secteur privé, mais bien des serviteurs de l’intérêt général.

Tout part d’un malentendu. Bruxelles, 2020. Un responsable pédagogique de l’École polytechnique accompagne ses élèves pour un voyage d’études. Deux ans plus tôt, il a monté à l’X un parcours d’approfondissement baptisé « Affaires publiques ». Ce nom, il l’a emprunté à l’École d’affaires publiques de Sciences Po, avec laquelle Polytechnique a signé un partenariat. Il présente donc son groupe aux interlocuteurs européens et se heurte à quelque chose qu’il n’avait pas vu venir. Il me l’a raconté ainsi : « Les gens ne comprenaient pas, ils pensaient qu’on était des lobbyistes, des apprentis lobbyistes. »

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Le quiproquo mérite qu’on s’y arrête. Pour l’équipe pédagogique, « affaires publiques » était une sorte de synonyme de « vie publique ». « Politiques publiques » sonnait trop étroit, « sciences de l’administration » sentait la naphtaline ; « affaires publiques » faisait compromis moderne, assez large pour couvrir l’intersection public/privé. À Bruxelles comme ailleurs, la formule « affaires publiques » désigne pourtant quelque chose de plus précis : le lobbying.

Depuis les années 1980, cette activité professionnelle s’est institutionnalisée en France, et l’appellation « affaires publiques » s’est peu à peu imposée sur les cartes de visite, jusque dans les fédérations professionnelles, en passant par les intitulés de formations académiques. Ce déplacement lexical a été documenté, notamment par Guillaume Courty et par Hélène Michel, laquelle a montré que ces cursus servaient de lieux de construction d’une identité professionnelle pour les lobbyistes, en structurant un champ à l’échelle européenne et en y légitimant l’activité comme une profession à part entière[1]. Mais la prolifération récente de ces formations reste peu documentée. Après les IEP, après les facultés de droit et de science politique, voici que s’y mettent aujourd’hui les écoles d’ingénieurs les plus prestigieuses, parmi lesquelles les Ponts, les Mines, ou encore Polytechnique.

Alors que le march


[1]Guillaume Courty, Le lobbying en France : invention et normalisation d’une pratique politique, Peter Lang, 2018 ; Hélène Michel (dir.), Lobbyistes et lobbying de l’Union européenne. Trajectoires, formations et pratiques des représentants d’intérêts, Presses universitaires de Strasbourg, 2005.

[2]Eva Renon, Does the Defence Industry Capture the State in France?, Government Transparency Institute, GTI-WP/2019:03, 2019.

[3]Antoine Bouzin, « La mise en langage de l’écologie par les ingénieurs militants. Une cause distendue entre réductionnisme technique et considérations politiques », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, n° 17, 2023.

[4]Charles Thibout, Google : une entreprise d’influence ? Indigénisation, normalisation et politisation d’une multinationale du numérique en France, thèse de doctorat, université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2024, en ligne.

Maxime Feyssac

Politiste, Doctorant en science politique au CERSA (CNRS/Université Paris-Panthéon Assas)

Notes

[1]Guillaume Courty, Le lobbying en France : invention et normalisation d’une pratique politique, Peter Lang, 2018 ; Hélène Michel (dir.), Lobbyistes et lobbying de l’Union européenne. Trajectoires, formations et pratiques des représentants d’intérêts, Presses universitaires de Strasbourg, 2005.

[2]Eva Renon, Does the Defence Industry Capture the State in France?, Government Transparency Institute, GTI-WP/2019:03, 2019.

[3]Antoine Bouzin, « La mise en langage de l’écologie par les ingénieurs militants. Une cause distendue entre réductionnisme technique et considérations politiques », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, n° 17, 2023.

[4]Charles Thibout, Google : une entreprise d’influence ? Indigénisation, normalisation et politisation d’une multinationale du numérique en France, thèse de doctorat, université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2024, en ligne.