Littérature

Faire Virgile — Traduction d’un grand poème par Frédéric Boyer

Écrivain

Le Souci de la terre que propose Frédéric Boyer est davantage qu’une nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile : l’extraordinaire réactivation contemporaine d’un texte vieux de vingt siècles, dont l’objet apparent pouvait, a priori, nous sembler très lointain. Ces Géorgiques ne sont pas qu’un traité d’agronomie antique : si on sait les lire, ils constituent, dans leur étrangeté même, un chant du monde offert au futur, que leur traducteur rend aujourd’hui accessible, dans un geste d’écrivain d’une beauté fulgurante…

Qu’est-ce donc que « Faire Virgile », ainsi que l’annonce Frédéric Boyer dans le texte de présentation de sa nouvelle traduction des Géorgiques ? Faire Virgile : refaire, d’abord, le voyage d’une langue, de la sorte ranimée, retrouvée vivante sous le français qui paradoxalement la révèle, la réveille. Faire Virgile : rendre présent un texte qui a vingt siècles, non pas dans la fiction d’un contemporain factice, mais la réalité, vocale, physique, d’une présence…

Cela passe par le rythme, la mise en espace sur la page d’une sorte de dramaturgie du poème, dont est donné à voir le principe de digression, et l’espèce de folie géniale dans les variations d’échelle et le scrupule du détail, puisque Virgile y parle d’Orphée et des abeilles, du printemps et de la guerre, du poids du travail et des roses séchées… Les Géorgiques sont un monde en quatre chants et 2000 vers : quelque chose comme un territoire rêvé, d’une « familière étrangeté », dans lequel on peut s’aventurer, se perdre aussi.

La langue latine, à force d’exercice, permet quand on la possède un peu cet étrange dépaysement d’un texte-lieu : mais la possède-t-on jamais ? Cette langue, on a commencé à l’apprendre au collège, puis les études ont pu faire qu’un jour on croyait la savoir assez pour lire à demi des livres, du moins dans leur version double, celle des fameux exemplaires de la collection « Budé » qui ont fait loucher des générations d’étudiants soumis à l’exercice du « petit latin ». Et puis, on l’a oubliée, simplement. On fait parfois semblant de la savoir encore un peu, assez pour que nous revienne la familiarité de sa syntaxe, mais ce n’est pas suffisant, quelque chose s’est éloigné… Langue morte ? Langue savante, en tout cas, palimpseste, presque fantôme, dont l’usage sincère et souple est réservé à un si petit nombre ! Alors on tourne autour de ce vieux rêve, les traductions de Virgile en français sont nombreuses, pour l’Enéide surtout (ainsi une récente Pléiade, le travail de Paul Veyne, etc.), m


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire

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