Littérature

Trois contre-fictions au capitalisme de surveillance – sur Vincent Message, Olivia Rosenthal et Alain Damasio

Professeur de littérature et médias

En janvier de cette année, Shoshana Zuboff publiait le gros et retentissant volume issu de plusieurs années d’analyse de ce qu’elle a choisi d’appeler le capitalisme de surveillance. Entre l’été et la rentrée, trois importants romans français sont parus, qui invitent à revisiter en biais les prémisses et les conclusions de ses analyses. Quelle image de notre temps prend forme, si l’on décide de lire Cora dans la spirale de Vincent Message, Éloge des bâtards d’Olivia Rosenthal et Les furtifs d’Alain Damasio comme des contre-fictions au capitalisme de surveillance ? Et en quoi cette image peut-elle nous aider à nous orienter dans les labyrinthes de nos sociétés en voie d’effondrement ?

Dans L’âge du capitalisme de surveillance, Shoshana Zuboff, flamboyante professeure émérite à la Harvard Business School, propose une théorisation systématique de ce que nous font les GAFAM en récupérant nos données, en les traitant par des algorithmes, en les revendant, et en les utilisant pour cibler à leur profit (ainsi qu’à celui des entreprises qui achètent leurs services) ce qui arrivera ultérieurement sur nos écrans, dans nos boîtes aux lettres, dans nos systèmes nerveux, et dans nos désirs d’achat. L’histoire racontée par ce gros livre (704 pages) se résume en quelques phrases.

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La nouveauté du capitalisme de surveillance « commence avec le surplus comportemental (behavioral surplus) découvert tout-fait (ready-made) dans les environnements en ligne, lorsqu’on s’est rendu compte que les traces numériques (data exhaust) qui encombraient les serveurs de Google pouvaient être combinées avec ses puissantes capacités analytiques pour générer des prédictions sur le comportement des utilisateurs.

Ces produits de prédiction (prediction products) devinrent la base de processus de vente exceptionnellement lucratifs, qui initièrent de nouveaux marchés de comportements anticipés (markets in future behavior). L’intelligence machinique de Google a progressé au fur et à mesure de la croissance des volumes de données, générant de meilleurs produits de prédiction. Cette dynamique a instauré “l’impératif d’extraction”, qui exprime la nécessité d’économies d’échelles dans l’accumulation de surplus, et qui dépend de systèmes automatisés capables de détecter, de capturer et d’induire davantage de surplus comportementaux. […] La compétition a produit une escalade des défis relatifs à l’offre de surplus comportementaux, s’exprimant en un “impératif de prédiction”.

Des produits prédictifs toujours plus puissants ont requis des économies d’empans (economies of scope) et non seulement d’échelles : les variations se sont avérées aussi cruciales que le simple volume des donné


Yves Citton

Professeur de littérature et médias, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, Co-directeur de la revue Multitudes

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