Art

Endless, nameless – un regard contemporain sur l’art brut

Critique d'art

L’art brut, c’est une sorte de ville labyrinthique et mystérieuse. On sait qu’on va y découvrir des merveilles à chaque coin de rue sans pouvoir la connaître en entier. Car cette pratique artistique se définit par son indéfinition, par une multiplicité de styles, de médiums et d’approches. Ce dont témoignent aujourd’hui encore certaines expositions comme « Le Fétichiste » à la Galerie Christian Berst Art Brut, ou bien l’ouvrage de Lucienne Peiry, Écrits d’art brut, qui rassemble des lettres d’artistes bruts pour donner à lire l’inventivité d’un langage fondamentalement transgressif.

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Se plonger dans l’art brut s’apparente à la découverte d’une ville labyrinthique et mystérieuse. On sait qu’on va découvrir des merveilles à chaque coin de rue sans pouvoir la connaître en entier. Je retourne souvent vers ce continent de la création en connaisseur relatif, sans en être spécialiste. Les multiples pistes qui s’ouvrent à nous dévoilent les méandres de cette création « en méconnaissance de l’art », comme la définit Jean Dubuffet, et qui pose d’abord une question d’appellation. En effet, si le terme « art brut » apparaît sous la plume de l’artiste en 1945, celui-ci est par la suite discuté, élargi, reconstruit, dissout, recollé et il est aujourd’hui encore le lieu d’un débat qui l’oppose à l’« art des fous », l’art outsider ou encore à l’art naïf, pour ne citer qu’eux. C’est dans cette fascinante indéfinition que s’exerce la force de ces pratiques artistiques, comme dans la multiplicité des médiums, des styles et des approches.

Graphomanes extravagants

La publication en novembre 2020 de l’ouvrage Écrits d’art brut par Lucienne Peiry nous permet d’entrevoir une nouvelle facette de quelques artistes bruts, et ce à travers une pratique épistolaire dont les courriers resteront, la plupart du temps, sans destinataires.

L’imposant ouvrage fait se rencontrer, entre autres, le sculpteur August Walla, Justine Python et l’incroyable Adolf Wölfli, probablement l’un des artistes les plus surprenants du siècle précédent. Confessions, lettres d’amour, prières en prose, délires en grimoires et parfois journaux intimes : les écrits d’art brut sont le tracé même des huis clos qui se fondent dans le secret et le silence de leurs auteurs. Les manuscrits reproduits dans l’ouvrage sont calligraphiés parfois avec délicatesse ou avec acharnement. Ils sont aussi brodés, accompagnés de peintures et de dessins, enluminés. La poésie sans borne, notamment sensible dans les pages de Charles Steffen, suscite de la fascination pour ces artistes sans étiquettes et qui n’ont de cesse, aujourd’hui encore, de poser l’épineuse question de l’adresse des œuvres.

L’illustration y occupe une place à part chez ces auteurs, comme l’explique Sarah Tritz, artiste et commissaire en 2019 d’une exposition au Crédac mêlant artistes bruts et non-bruts :

« Le dessin vient cristalliser un cadre mental de production dans l’art brut souvent à travers des représentations de corps déformés, malmenés, ambigus. C’est à partir de cela qu’à l’occasion de l’exposition J’aime le rose pâle et les femmes ingrates, à Ivry-sur-Seine, j’avais travaillé à un lien qui existerait entre l’art conceptuel et l’art brut. Les dessins d’art brut comme les sculptures de Richard Serra font appel à quelque chose de très cérébral. Les indices plastiques qui sont donnés à voir, induisent, d’après moi, une démarche intellectuelle proche de celle qu’on pourrait avoir face à une enquête, a contrario d’un travail sculptural et d’une perception très physique de l’œuvre. Avec les sculptures minimales il faut éprouver physiquement la forme proposée, puis dans un second temps une réflexion advient. L’artiste nous permet de suivre le procédé, la réflexion, pour ensuite saisir l’œuvre dans sa totalité. Dans un cas comme dans l’autre nous regardons la grammaire de la forme. »

Même constat dans l’ouvrage de Lucienne Peiry : « Le souffle court, le lecteur arpente des territoires dont la géographie alphabétique lui est familière mais où il découvre des versions renouvelées, tant dans le fond que dans la forme. Chemin faisant, il parcourt ces œuvres exaltantes, empreintes aussi de pudeur et d’intimité, avec une “jubilation non dénouée d’angoisse” ». L’auteur (citant Michel Thévoz) souligne l’atemporalité d’une pratique artistique sous le signe de l’inventivité et de la désinhibition. Directement inscrites dans le faire artistique et la création, les lettres publiées ici sont l’expression même de l’inventivité d’un langage qui se reconstruit et se libère de l’emprise d’un enfermement ou d’une camisole chimique. L’œuvre d’art comme contrepoint à l’isolement ou à l’impossibilité de s’exprimer assoit notre statut de spectateur et parfois de voyeur.

« Le Fétichiste »

Ainsi, que penser du « Fétichiste », l’ensemble photographique exposé (en partie) au sein de la Galerie Christian Berst Art Brut depuis le mois d’octobre 2020 ? Des centaines de tirages amateurs offrent à notre regard la pulsion fétichiste d’un auteur anonyme pour les jambes gainées de collant qui sont attrapées au vif, dans la rue, à la terrasse des cafés, à la télévision. Dans cette œuvre contemporaine (1996-2006) aux allures d’exercice de style, l’artiste nous invite à nous prendre au jeu et à regarder l’objet passé au crible de sa découverte.

« Comme fréquemment dans l’art brut, se posent deux questions brûlantes : d’une part, quel est le degré d’artification auquel procède notre regard en découvrant pareil corpus ? Et, d’autre part, quel est le fragment d’imaginaire collectif qui infuserait dans ce qu’il est bien convenu d’appeler une mythologie individuelle. » Cette question radicale de la « mythologie individuelle » est celle que pose le galeriste à travers sa démarche depuis 2005, lui qui s’engage par ailleurs dans un travail massif de publication, d’éditorialisation et d’appareillage critique en faveur d’un continent artistique encore méconnu.

Ainsi, la démarche en présence repose sur un dialogue iconoclaste, faisant dialoguer différents champs artistiques en nous rappelant qu’il existe, notamment chez les artistes, une volonté de discussion bien extérieure au nominalisme des musées, des enseignements et des disciplines.

« Pour ma part, je n’ai jamais aimé les étiquettes, qui me semblent seulement adaptées aux étalages des supermarchés et à ceux qui veulent montrer là où ils s’habillent. Dans l’art, elles ne servent finalement qu’à organiser l’histoire et à fabriquer des spécialités différentes, mais dès lors que nous prenons un peu de hauteur, nous sommes bien tous au même endroit, penchés sur des formes qui nous fascinent. » C’est en ces mots que Gaël Charbau ouvre son exposition au sein de The Bridge, nouvel espace de la Galerie Christian Berst qui, comme son nom l’indique, se veut un « pont », une rencontre entre divers univers reliés par une certaine sympathie et une inspiration commune bien que rarement exposés ensemble.

En cela, il est toujours surprenant de découvrir les affinités qu’expriment nombre d’artistes pour les auteurs de l’art brut. Si les exemples de Dubuffet ou encore de Klee et Picasso sont aujourd’hui connus et évidents, plus étonnant est ce dialogue dans l’exposition « Face à Face » entre Raymond Coins et Philippe Mayaux. Nous constatons alors comment, dans ce dialogue fertile, les expérimentations se répondent au-delà des assignations. Il est ainsi possible de voir comment de ces tentatives isolées sont nées des formes d’expressions radicalement contemporaines, et de nous rappeler la performance corporelle, l’installation, la poésie sonore ou encore le photomontage et le bruitisme.

Et Sarah Tritz de nous le rappeler : « Il y a une question de mythologie personnelle chez les artistes d’art brut, l’œuvre s’élabore dans le secret auquel on ne peut avoir accès, c’est peut-être ici que se crée l’analogie avec le travail d’atelier tel que je le pratique. Ce sont des récits intimes qui se font moteur et dont on ne peut mesurer l’intérêt, mais qui nous habite au quotidien et dans le temps de la création. »

Devenir-minoritaire

Sans doute l’une des questions les plus actuelles de l’art brut est celle du « devenir-minoritaire », au sens deleuzien du terme mais aussi au sens statistique. Le champ de l’art brut est probablement moins minoritaire que nombre de travaux issus des champs peut-être plus légitimés et institutionnels, aussi globalisée que soit aujourd’hui la création contemporaine. Néanmoins, un regard contemporain sur le champ de l’art brut nous indique qu’il souffre aujourd’hui d’une très faible exposition, tout particulièrement depuis la fermeture en 2018 de la Maison Rouge à Paris. Le relatif désintérêt des institutions semble faire écho au faible intérêt universitaire pour cet espace artistique, et ce malgré les ponts constitués avec les créateurs de notre temps.

Peut-être cette forme d’exclusion appartiendrait-elle à une appréhension éthique ou morale ? Ou encore à ce lien trop fort qui unit les auteurs avec leurs œuvres, ce « souffle court » qui traverse l’œuvre des graphomanes extravagants. Il y aurait alors dans cette méconnaissance la question d’un regard sur l’amateur et son expression, lequel serait mis en tension avec le professionnel par l’institution. C’est pourtant bien dans cette porosité entre art et non-art, entre amateurisme et professionnalisme, entre devenir-professionnel et devenir-amateur que se situe la puissance et le trouble volontaire de l’art brut.

J’ai toujours considéré que l’art brut était un « art d’artiste », un espace pour connaisseurs et aficionados. C’est du moins comme cela qu’il semble vouloir se montrer aujourd’hui, dans sa relative absence, privé d’un écrin de référence à Paris alors que fleurissent les fondations dans la capitale. Le LaM, à Villeneuve d’Ascq, fait bien sûr référence, comme la Collection de l’art brut à Lausanne. Le fait est que l’histoire de l’art est souvent perçue comme une construction linéaire qui ne pourrait laisser place à un continent créatif sans réel début ni possible fin. Et où la création est mise à nu par ses auteurs même. Alors, il y aurait dans la racine même de la transgression brute et anti-institutionelle une création libre, non-historicisée, le mythe d’un Lascaux répété chaque matin. Loin de notre patrimoine pariétal, celui-ci est construit dans une cellule ou à l’abri du regard de papa et maman, dans la cabane du jardin.

Pourtant, les œuvres d’Adolf Wolfi ou de Justine Python parlent le langage de notre contemporanéité et de ses créateurs, un langage mineur et vulgaire porté par une recherche d’émancipation, anti-patriarcale et libertaire. Justine Python n’a eu de cesse de porter plainte par ses courriers, de se révolter contre l’institution qui la « séquestre » et ses missives ont toutes été interceptées par le corps médical. « À considérer l’écriture comme un impérieux besoin d’expression, ce processus de création peut être interprété comme un amour du plein. » Elle y est contrainte car ses œuvres s’adressent d’abord à ceux qui s’effraient du mineur et du vulgaire comme de l’internement que ses œuvres évoquent.

L’art brut et son écho contemporain pourraient s’apparenter à une négation de la création, à un renversement des certitudes et une perte de repères face à l’altérité culturelle. Comment lire ces courriers qui sont autant de demandes de libération dans des institutions ? C’est l’image de notre propre peur qui se dessine sous la plume de Justine Python : la confusion des genres, la crainte de notre propre enfermement, le cri de chacun sur une autorité lointaine, aveugle et injuste.

Et tous ils changent le monde

Les corps du « Fétichiste » accrochés sur les murs sont le plus souvent sombres et beaux. Les jambes sont gainées, dissimulées, sous une couche de nylon qui vient teinter la peau. L’écriture qui peuple les pages de l’ouvrage de Lucienne Peiry est également remarquable, car l’art brut a le plus souvent joué de cette « jolie décrépitude » évoquée par Mike Kelley pour parler de l’œuvre de Paul Thek. La beauté est une arme de l’art brut. Cette beauté qui permet de surgir aujourd’hui et de s’extraire d’un monde où tout nous enferme. Sans formalisme et sans jeux d’évocation apparent, l’œuvre parvient au public par le biais d’une multitude d’intermédiaires jusqu’à destituer le nom même de l’auteur, à l’image du « Fétichiste ».

Un même mystère qui habite l’œuvre du dessinateur Janko Domsic, magnifié dans l’exposition de la collection Decharme à la Maison Rouge en 2015 : « Mes écrits sont codés ». Surgit à l’intérieur du dessin, sous le mystère de cette beauté, ce qu’on devine être une croix gammée, les signes maçonniques et ceux des totalitarismes. Viennent flirter avec l’insouciance de personnages aux traits enfantins un univers gênant et kitsch.

Ainsi nous revient la question : pourquoi tout cela est-il si difficile à concilier avec le champ de la création contemporaine ? Peut-être est-ce parce qu’il y a là un miroir véritable de notre culture et que la création contemporaine n’est pas la culture mais une « activité rituelle parallèle à la culture », comme l’indique Mike Kelley dans sa Lettre d’Amérique (1992). Perdus et isolés, de l’autre côté du miroir apparaissent les mots mystérieux de Samuel Daiber « Vueilladez me délivrancader. »

Lucienne Peiry, Écrits d’art brut. Graphomanes extravagants, Seuil, novembre 2020, 288 pages.

L’exposition « Le Fétichiste » se tient à la Galerie Christian Berst Art Brut jusqu’au 24 janvier (visite virtuelle gratuite).


Léo Guy-Denarcy

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