Littérature

L’heure des hantises ou la parabole – sur Minuit à bord de Laura Alcoba

Écrivain

« Enquête romanesque », le dernier roman de Laura Alcoba part sur les traces de l’artiste Benjamin Fondane, juif roumain exilé à Paris, et de son film disparu, tourné à Buenos Aires en 1936 grâce à l’entremise de Victoria Ocampo. Par-delà l’Atlantique, que tous, y compris l’autrice dont l’Argentine est le pays natal, traversent, et d’une rive à l’autre du temps, le livre s’écrit à petites touches, glissant comme en pas chassés.

Seuls de grands livres parviennent à produire un effet de ce type : voilà qu’en son dernier tiers, la lecture de Minuit à bord est littéralement illuminée du dedans par un phénomène propre au texte qui le sécrète.

publicité

Apparaît comme en filigrane une somptueuse image surgie du et dans le tapis des mots et qui excède notre capacité à l’identifier formellement, pour reprendre le thème du « motif compliqué comme dans un tapis persan » de la célèbre nouvelle d’Henry James sur le rapport entre critique et création, Le Motif dans le tapis [1].

Un motif complexe et cependant évident qui s’est donc tramé dès les premières pages enchâssant les époques, les lieux et les situations dans une manière singulière et très simple d’apparence mais dont la part de mystère inviterait presque in fine à désosser l’ouvrage pour comprendre « comment diable ça marche, cette histoire », et qu’elle puisse produire in fine un effet aussi sensible. Précisons que, fantomatique, à l’image de tout le matériau de ce livre, ce motif demeure d’ordre symbolique. Disons simplement que, s’il était aisé de le traduire en langage courant, ou en langage critique, il n’aurait pas été nécessaire de s’échiner à tramer tout un livre pour le voir surgir, insaisissable et pourtant si saisissant, aux yeux du lecteur bien entendu, mais également de l’autrice elle-même, au moins pour une part – ce que l’on suppose avec d’autant plus d’assurance que Minuit à bord lui-même évoque un effet de surprise aux dernières pages venant expliciter et le livre et la nécessité du geste qui y a présidé ici et maintenant, dans notre monde contemporain en proie aux spasmes.

Il n’est sans doute pas anodin que la période d’écriture, très présente par le récit des conditions particulières dans lesquelles il s’est commencé, à l’occasion d’une résidence d’écriture en solitaire dans un étrange vaisseau fantôme en béton dominant la Méditerranée et qui fut un hôtel de luxe érigé dans les années 30 à la frontière espagnole (on y revien


[1] Plutôt qu’entamer un long détour, autant renvoyer les lecteurs qui ne la connaîtraient pas à l’article de Wikipédia à propos de l’importance théorique de cette longue nouvelle de James.

[2] Le Mal des fantômes, qui regroupe les cinq livres de poèmes écrits en français par Fondane, selon le désir formulé dans l’ultime lettre à sa femme écrite du camp de Drancy, où il est resté du 14 mars au 30 mai 1944 avant d’être déporté et assassiné à Auschwitz, a été récemment réédité dans une nouvelle édition préfacé par Henri Meschonnic en Verdier Poche, février 2025.

[3] La trilogie compte Manèges, petite histoire argentine, 2007, Le Bleu des abeilles, 2013, et La Danse de l’araignée, 2017, tous publiés chez Gallimard, de même que l’inoubliable Par la forêt en 2022, enquête sur un double infanticide dans une famille d’exilés argentins que l’autrice, enfant, avait beaucoup fréquentée — voir l’article de Marie Cosnay paru alors dans AOC.

Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

Rayonnages

LivresLittérature

Notes

[1] Plutôt qu’entamer un long détour, autant renvoyer les lecteurs qui ne la connaîtraient pas à l’article de Wikipédia à propos de l’importance théorique de cette longue nouvelle de James.

[2] Le Mal des fantômes, qui regroupe les cinq livres de poèmes écrits en français par Fondane, selon le désir formulé dans l’ultime lettre à sa femme écrite du camp de Drancy, où il est resté du 14 mars au 30 mai 1944 avant d’être déporté et assassiné à Auschwitz, a été récemment réédité dans une nouvelle édition préfacé par Henri Meschonnic en Verdier Poche, février 2025.

[3] La trilogie compte Manèges, petite histoire argentine, 2007, Le Bleu des abeilles, 2013, et La Danse de l’araignée, 2017, tous publiés chez Gallimard, de même que l’inoubliable Par la forêt en 2022, enquête sur un double infanticide dans une famille d’exilés argentins que l’autrice, enfant, avait beaucoup fréquentée — voir l’article de Marie Cosnay paru alors dans AOC.