Hommage

Le long voyage de Frederick Wiseman aux côtés de la complexité du réel

Journaliste

Frederick Wiseman est mort à Cambridge (Massachusetts) le 16 février 2026. Il était âgé de 96 ans. Il laisse une œuvre documentaire immense, qui a accompagné, aux États-Unis et en France, le fonctionnement d’institutions et d’organismes humains de toutes natures, en mobilisant comme personne les ressources particulières du cinéma. En 2024 et 2025, la rétrospective « Frederick Wiseman, nos humanités » organisée par la Cinémathèque du documentaire et le Centre Pompidou avait remis en lumière l’ensemble de son travail.

Avec 45 longs métrages documentaires en 55 ans, de Titicut Follies en 1967 à Menus-Plaisirs en 2023, son nom est presque devenu synonyme de « documentariste ». L’immensité du travail accompli par ce cinéaste, même s’il a également signé en France deux œuvres de fiction minimalistes, chacune avec une seule actrice, Catherine Samie dans La Dernière Lettre en 2002 d’après un chapitre de Vie et destin de Vassili Grossman et Nathalie Boutefeu dans Un couple en 2022 d’après les lettres de Sophie Tolstoï à son mari, légitime cette assimilation.

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Celle-ci est renforcée par l’ampleur des thèmes abordés, la durée de la plupart des films – le plus long étant Near Death (1989) qui, durant 358 minutes, déploie les multiples interactions humaines dans un service de soins intensifs à Boston. Les 272 minutes de City Hall[1], en 2020, sont consacrées au fonctionnement de la municipalité de cette même ville, celle où il est né et près de laquelle il est mort.

Continuité et malentendus

Les dates et les durées de ces films sont importantes, elles signalent la continuité d’une démarche à travers les décennies. Cette continuité, incontestable, a aussi pu donner lieu à des malentendus. Si l’approche d’ensemble reste effectivement la même, le cinéma de Wiseman a évolué au fil des ans.

Mais des malentendus, il y en eut aussi dès le début. Lorsque le jeune juriste diplômé de Yale et devenu enseignant à Harvard choisit de se consacrer entièrement au cinéma, il commence par se faire le producteur d’une des principales figures de l’avant-garde newyorkaise, Shirley Clarke, pour son film consacré à un groupe de jeunes Noirs marginalisés de Harlem, The Cool World (1963).

Celui qui est alors aussi fondateur d’une association d’action solidaire, l’Organisation for Social and Technical Innovation (OSTI), suscite une polémique dès son premier film, réalisé au sein de l’unité carcérale psychiatrique de l’hôpital de Bridgewater (Massachusetts), Titicut Follies. Récompensé dans les festivals eur


[1] Voir l’article de AOC publié le 21 octobre 2020 sur le sujet.

[2] Voir l’article de l’enquête documentaire publiée sur AOC le 7 juillet 2023.

[3] Voir l’article de AOC publié sur ce film.

[4] Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience (1974) traduit de l’anglais par Isaac Joseph avec Michel Dartevelle et Pascale Joseph, Éditions de Minuit, 1991.

Jean-Michel Frodon

Journaliste, Critique de cinéma et professeur associé à Sciences Po

Rayonnages

Hommage CultureCinéma

Notes

[1] Voir l’article de AOC publié le 21 octobre 2020 sur le sujet.

[2] Voir l’article de l’enquête documentaire publiée sur AOC le 7 juillet 2023.

[3] Voir l’article de AOC publié sur ce film.

[4] Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience (1974) traduit de l’anglais par Isaac Joseph avec Michel Dartevelle et Pascale Joseph, Éditions de Minuit, 1991.