Littérature

En immersion – sur Odessa des oiseaux de Sophie G. Lucas

Écrivain

Récit d’enfance, poèmes en vers tronqués, dessins au crayon : Odessa des oiseaux fait de la discontinuité sa forme même. Après Mississippi, la geste des ordinaires, Sophie G. Lucas y poursuit son chemin de poète venue au roman, dans une langue qui épouse le rythme de l’instant raconté. Écrit depuis un futur déserté par les oiseaux, le livre trouve dans la catastrophe le ressort d’une vitalité inattendue.

Que faisons-nous des oiseaux, aux oiseaux ? « Des centaines de millions d’oiseaux disparus. L’hécatombe est silencieuse. Sans les oiseaux que reste-t-il de notre humanité » ?

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Auteure d’une vingtaine de recueils de poésie depuis 2005, dont le remarquable Témoin paru en 2016 aux éditions de la Contre-Allée, inspiré par le poète objectiviste américain Charles Reznikoff pour élaborer un portrait de père défaillant à partir d’un matériau brut collecté en suivant les audiences du Tribunal correctionnel de Nantes, Sophie G. Lucas a publié en 2023 un premier roman qui était donc loin d’être un premier livre, Mississippi, la geste des ordinaires, toujours à la Contre-Allée.

Comme on l’avait écrit ici même à l’époque, ce premier roman dont l’écriture vive charriait deux siècles de colère sociale avait ceci de remarquable qu’il renversait l’image dans le tapis que trame tout roman : l’envers de l’histoire, où figurent d’ordinaire les anonymes, devenait son endroit. Ou l’inverse si l’on préfère, bien entendu, puisque la saga familiale si chaotique renvoyait le fil doré du seul personnage ayant connu la réussite et la renommée dans les dessous d’une histoire privilégiant, ainsi que l’annonçait le titre, la geste des gens si souvent dits de peu, comme si leur vie intérieure était moins riche que celle de ceux qui ont le luxe de l’exprimer (et qui l’emploient si peu, ce luxe).

Débutant par la découverte émerveillée qu’un paysan français avait faite des rives du Mississippi en 1839 (le « grand fleuve », ainsi que l’ont nommé les Amérindiens : misi-ziibi), cette vaste fresque familiale y revenait frayer en son dernier chapitre : lointaine descendante dudit paysan, Odessa, née en 1968 comme l’auteure, se rendait à son tour dans les terres de Louisiane dévastées par l’ouragan Katrina, en 2005 — des terres devenues celles de pauvres auxquels personne n’a semblé pressé de porter secours, parmi les instances américaines plutôt désireuses de protéger les biens meubles de la meut


Bertrand Leclair

Écrivain, Critique littéraire

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