Société

La communication virtuelle : le nouvel opium du peuple ?

Philosophe

Il ne s’agit pas de mégoter sur les services réels que rendent les échanges à distance mais fonder un projet de société sur des relations virtuelles par l’intermédiaire de l’internet, c’est détruire la société. Analogue à la cité construite dans les airs dont se moquait Aristophane dans Les Oiseaux, celle que nous construisons dans les « nuages » est une anti-société. Les relations en face-à-face, dont l’importance est de fait relativisée, sont absolument essentielles. Il faut y revenir.

Télétravail, visioconférences, apéros virtuels, partage d’écran, brainstorming à distance, webinaire vidéo, téléprésence… ce sont des termes que la période de confinement nous a rendus familiers. L’entreprise californienne Zoom a enregistré depuis décembre 2019 une hausse du nombre d’utilisateurs de 3 000 %. Les échanges à distance via les TIC (technologies de l’information et de la communication) ont rendu de grands services dans une situation exceptionnelle.

Mais vont-ils devenir la norme ? Les géants du numérique, les présidents d’universités et les patrons d’entreprise nous promettent des avantages majeurs et semblent de plus en plus séduits. Jeudi 21 mai, le patron de Facebook, Marc Zuckerberg, a annoncé, après Twitter, Google, et en France, PSA, Blackmarket, Alan, etc., que la moitié de ses employés pourraient travailler depuis chez eux d’ici cinq à dix ans. Sous prétexte d’un accès égal à l’internet, une priorité nationale s’exprime : « N’attendons plus pour déclarer l’état d’urgence numérique : le « monde d’après » doit être celui de l’inclusion numérique ».

Après le stade de l’émerveillement face aux possibilités du télétravail, du téléenseignement, de la télémédecine, de la téléjustice, arrive le stade d’une éventuelle pérennisation. Ceux qui rechignent, arguant du fait que leur temps libre est rogné, que les échanges sont laborieux, que les « vrais » contacts leur manquent, etc., tendent à être identifiés aux fossiles d’un monde disparu.

À mon avis, s’il ne s’agit pas de mégoter sur les services réels que rendent les échanges via les divers cloud meetings, fonder un projet de société sur des relations virtuelles par l’intermédiaire de l’internet, c’est détruire la société. Analogue à la cité construite dans les airs dont se moquait Aristophane dans Les Oiseaux, celle que nous construisons dans les « nuages » est une anti-société. Les relations en face-à-face, dont l’importance est de fait relativisée, sont absolument essentielles. Il faut y revenir.

Conf


Joëlle Zask

Philosophe, Professeure de philosophie politique à l'université d'Aix-Marseille

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