Société

La fabrique du dénigrement – sur le postcolonial (1/3)

Historien, Historien

Alors que Décolonisation, du sang et des larmes, le documentaire qu’il a co-écrit, est diffusé ce mardi en prime time sur France 2, l’historien Pascal Blanchard choisit enfin de répondre avec son collègue Nicolas Bancel aux violentes attaques dont les postcolonial studies ont fait l’objet voici quelques mois dans certains médias. Premier volet d’une série de trois articles.

Après une première réponse « à chaud » face aux attaques publiées par L’Express, nous nous sommes donné du temps (dix mois) pour répondre ici plus particulièrement à la tribune coordonnée par Pierre-André Taguieff. Elle témoigne selon nous d’une polarisation extrême et inquiétante du débat public sur les questions (post)coloniales, entre les idéologues ultra-républicains et les activistes radicaux « décoloniaux ».

Nous aurions souhaité pouvoir aussi répondre aux lecteurs de L’Express… mais la direction de l’hebdomadaire n’a pas voulu autoriser un droit de réponse dans ses colonnes et/ou sur son site web, malgré plusieurs demandes de notre part. Enfin, le débat actuel dans la société française autour du passé colonial (discours présidentiel, déboulonnage des statues, référendum en Nouvelle-Calédonie, soirée spéciale « Décolonisations » sur France 2 le 6 octobre 2020…) donne une certaine actualité à ces débats et enjeux.

Engagés depuis longtemps dans les collaborations universitaires internationales, nous devons d’abord souligner la surprise de nos collègues étrangers devant les polémiques déclenchées en France autour des postcolonial studies, dont le caractère surréaliste est souligné par les attaques portées par la tribune signée par Pierre-André Taguieff, Laurent Bouvet et quatre cosignataires, publiée sur le site web de L’Express le 26 décembre 2019 et annoncée deux jours plus tôt par un article d’Amandine Hirou intitulé « Les obsédés de la race noyautent le CNRS ». Les deux textes participant d’une attaque en règle et de concert contre les études postcoloniales, plusieurs chercheurs et des travaux universitaires, jusqu’à annoncer en bandeau de couverture (et sur les devantures de kiosques) cette campagne de dénigrement. Si l’article tronque la réalité, la tribune est d’une violence extrême bien loin des règles scientifiques.

Autant dire que ce type de tribune, qui dénigre aussi violemment des collègues et diabolise des recherches menées depuis plus de trente a


[1] Voir son interview récente dans Libération, le 8 janvier 2020, où lui aussi se dit scandalisé par cette tribune de L’Express et de cette « vieille France qui voudrait qu’on étudie toujours l’Afrique comme un empire ».

[2] Dans l’ouvrage dirigé par Alain Mabanckou, Penser et écrire l’Afrique aujourdhui, Le Seuil, 2017.

[3] Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le tropisme de l’université française face aux postcolonial studies », dans Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker, Florence Bernault, Françoise Vergès, Achille Mbembe (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, 2010.

[4] Mamadou Diouf, « Les postcolonial studies et leur réception dans le champ académique en France », dans Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française ; Didier Gondola, Africanisme, la crise d’une illusion, L’Harmattan, 2007.

[5] Elle avait déjà signé une tribune dans Le Point, « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels », le 28 novembre 2018 (d’ailleurs modifiée récemment, en septembre 2019) aux côtés d’Alain Finkielkraut.

[6] Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, PUF, « Que sais-je ? », 2019.

[7] Il est amusant de noter, pour celui qui est si sensible aux titres universitaires, qu’il signe sa tribune d’un titre qui n’est plus le sien (il est en retraite) et, n’étant pas émérite (n’ayant pas engagé la procédure d’attribution de l’éméritat) et n’étant plus rattaché à un laboratoire CNRS, il semble aimer jouer avec les titres et fonctions imaginaires. En outre, il se donne le titre de « directeur de recherche honoraire » sur sa page Wikipédia… titre qui n’existe pas non plus.

[8] On retrouve notamment Laurent Bouvet dans le Conseil.

[9] Mais aussi fort critiquée pour sa pratique de la sociologie. Voir le très ironique article « Le bêtisier sociologique de Nathalie Heinich », dans la revue en ligne de sciences sociales Lectures, de Philippe Corcuff, en date du 9 juillet 2018.

Nicolas Bancel

Historien, Professeur ordinaire à l'Université de Lausanne

Pascal Blanchard

Historien, Chercheur associé au CRHIM (UNIL)

Notes

[1] Voir son interview récente dans Libération, le 8 janvier 2020, où lui aussi se dit scandalisé par cette tribune de L’Express et de cette « vieille France qui voudrait qu’on étudie toujours l’Afrique comme un empire ».

[2] Dans l’ouvrage dirigé par Alain Mabanckou, Penser et écrire l’Afrique aujourdhui, Le Seuil, 2017.

[3] Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le tropisme de l’université française face aux postcolonial studies », dans Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker, Florence Bernault, Françoise Vergès, Achille Mbembe (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, 2010.

[4] Mamadou Diouf, « Les postcolonial studies et leur réception dans le champ académique en France », dans Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française ; Didier Gondola, Africanisme, la crise d’une illusion, L’Harmattan, 2007.

[5] Elle avait déjà signé une tribune dans Le Point, « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels », le 28 novembre 2018 (d’ailleurs modifiée récemment, en septembre 2019) aux côtés d’Alain Finkielkraut.

[6] Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, PUF, « Que sais-je ? », 2019.

[7] Il est amusant de noter, pour celui qui est si sensible aux titres universitaires, qu’il signe sa tribune d’un titre qui n’est plus le sien (il est en retraite) et, n’étant pas émérite (n’ayant pas engagé la procédure d’attribution de l’éméritat) et n’étant plus rattaché à un laboratoire CNRS, il semble aimer jouer avec les titres et fonctions imaginaires. En outre, il se donne le titre de « directeur de recherche honoraire » sur sa page Wikipédia… titre qui n’existe pas non plus.

[8] On retrouve notamment Laurent Bouvet dans le Conseil.

[9] Mais aussi fort critiquée pour sa pratique de la sociologie. Voir le très ironique article « Le bêtisier sociologique de Nathalie Heinich », dans la revue en ligne de sciences sociales Lectures, de Philippe Corcuff, en date du 9 juillet 2018.