Société

La fabrique du dénigrement – sur le postcolonial (1/3)

Historien, Historien

Alors que Décolonisation, du sang et des larmes, le documentaire qu’il a co-écrit, est diffusé ce mardi en prime time sur France 2, l’historien Pascal Blanchard choisit enfin de répondre avec son collègue Nicolas Bancel aux violentes attaques dont les postcolonial studies ont fait l’objet voici quelques mois dans certains médias. Premier volet d’une série de trois articles.

Après une première réponse « à chaud » face aux attaques publiées par L’Express, nous nous sommes donné du temps (dix mois) pour répondre ici plus particulièrement à la tribune coordonnée par Pierre-André Taguieff. Elle témoigne selon nous d’une polarisation extrême et inquiétante du débat public sur les questions (post)coloniales, entre les idéologues ultra-républicains et les activistes radicaux « décoloniaux ».

Nous aurions souhaité pouvoir aussi répondre aux lecteurs de L’Express… mais la direction de l’hebdomadaire n’a pas voulu autoriser un droit de réponse dans ses colonnes et/ou sur son site web, malgré plusieurs demandes de notre part. Enfin, le débat actuel dans la société française autour du passé colonial (discours présidentiel, déboulonnage des statues, référendum en Nouvelle-Calédonie, soirée spéciale « Décolonisations » sur France 2 le 6 octobre 2020…) donne une certaine actualité à ces débats et enjeux.

Engagés depuis longtemps dans les collaborations universitaires internationales, nous devons d’abord souligner la surprise de nos collègues étrangers devant les polémiques déclenchées en France autour des postcolonial studies, dont le caractère surréaliste est souligné par les attaques portées par la tribune signée par Pierre-André Taguieff, Laurent Bouvet et quatre cosignataires, publiée sur le site web de L’Express le 26 décembre 2019 et annoncée deux jours plus tôt par un article d’Amandine Hirou intitulé « Les obsédés de la race noyautent le CNRS ». Les deux textes participant d’une attaque en règle et de concert contre les études postcoloniales, plusieurs chercheurs et des travaux universitaires, jusqu’à annoncer en bandeau de couverture (et sur les devantures de kiosques) cette campagne de dénigrement. Si l’article tronque la réalité, la tribune est d’une violence extrême bien loin des règles scientifiques.

Autant dire que ce type de tribune, qui dénigre aussi violemment des collègues et diabolise des recherches menées depuis plus de trente ans, aurait été impensable aux États-Unis, en Suisse, en Grande-Bretagne ou au Canada, et n’est en rien conforme aux débats académiques. Un tel texte pourrait trouver sa place, sans doute, dans le champ politique ou militant radical, pas dans le monde de la recherche. Mais beaucoup de choses s’éclairent lorsque l’on voit l’activisme de plusieurs des signataires de ce texte auprès des responsables politiques depuis six mois, pour durcir le débat et surtout édifier un mur de l’Atlantique face au débat sur la passé colonial. Après moult hésitations, nous avons jugé nécessaire de répondre, avec toute la distance nécessaire pour mettre en lumière une stratégie parfaitement huilée.

Pierre-André Taguieff avait pour projet dans cette tribune de dénoncer tous les chercheurs qui travaillent selon certaines des orientations issues des études postcoloniales et sur le passé colonial. Il a demandé à cinq autres signataires de le rejoindre, Nathalie Heinich, Isabelle de Mecquenem, Dominique Schnapper, Véronique Taquin et surtout Laurent Bouvet de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Ce texte renvoie clairement à la fois à un combat idéologique mais aussi à la nécessité de mettre en valeur le Printemps républicain, dont les deux principaux auteurs de la tribune – Pierre-André Taguieff et Laurent Bouvet – sont proches ou fondateurs. Nous y reviendrons. Leur engagement politique/idéologique prend tout son sens à l’aune de la période que nous venons de connaître de déboulonnage des statues coloniales et esclavagistes aux quatre coins du monde et des débats actuels sur le passé colonial.

Les signataires s’engagent le plus sérieusement du monde à protéger l’université et la recherche en sciences humaines et sociales des affres des recherches sur le passé colonial et des postcolonial studies et, pour faire bonne mesure, entendent sauver la France et les valeurs universalistes, rien de moins. Une mission de toute première importance, on en conviendra.

Nous nous proposons d’observer ici la « méthode » de construction de ce texte, parsemé d’amalgames, de reprises de textes écrits parfois par de faux auteurs (écrivant sous pseudonyme) ou de citations puisées sur internet. « Méthode », il faut le souligner, très très éloignée des canons académiques que les auteurs prétendent défendre. Un minimum de recherches aurait permis à la rédaction de L’Express de vérifier les allégations avancées dans cette tribune, démarche que l’on pensait habituelle pour un hebdomadaire grand public.

Au-delà de la méthode, nous avons aussi cherché à comprendre les conditions de possibilité d’une telle dérive face aux études postcoloniales, en nous appuyant sur l’analyse du contexte français actuel et en décryptant ligne après ligne la construction de ce pamphlet qui prépare en fin de compte leur posture politique de défenseurs irréductibles de l’identité « gauloise » de la République.

L’université est-elle menacée ?

Pierre-André Taguieff est le rédacteur principal de cette tribune, son inspirateur, « l’instigateur » précise même L’Express. Le grand spécialiste des « faux », auteur d’un livre – très bon d’ailleurs – sur Les Protocoles des Sages de Sion, édité il y a une trentaine d’années (et réédité depuis), aurait été bien inspiré de ne pas reproduire les méthodes de ce qu’il a si brillamment dénoncé dans son ouvrage à l’époque. Car c’est au nom de ces méthodes et de la fabrication d’un faux d’un autre temps que les auteurs de la tribune se sont attaqués aux « chercheurs postcoloniaux ».

Pour illustrer leur propos, et suite à plusieurs travaux et colloques, et surtout suite à plusieurs déclarations de responsables et de chercheurs imaginant qu’un jour il soit possible de recruter des spécialistes des postcolonial studies en France… ils ont décidé de prendre la plume. Ou plutôt l’enclume, pour dénoncer un tel « projet », et d’une manière générale toutes les recherches en lien avec tout ou partie des perspectives offertes par les postcolonial studies. Pourtant, le recrutement de tels chercheurs se fait dans tous les pays du monde, et cela depuis trente ans au Canada et aux États-Unis ; mais aussi en Afrique du Sud, en Suisse, en Inde, en Italie (voir europeansouth.postcolonialitalia.it en 2016), en Allemagne ou en Amérique du Sud. Mais très peu en France.

Ainsi, dans une tribune publiée sur le blog du Groupe de recherche Achac en mai 2016, les auteurs rappelaient alors qu’Alain Mabanckou[1] n’avait pas pu trouver un poste en France, et que c’est « aux États-Unis que ce “Beckett africain”, ce “Prince de l’absurde” a pu s’épanouir. Depuis 2006, à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), il est chargé de cours sur la littérature africaine, afro-américaine et française contemporaine, il anime aussi des “ateliers d’écritures” ». Et de souligner ce paradoxe où depuis « au moins les années 60, dans les universités américaines, les départements d’études African American, Latino/Hispanic/Chicano, Asian American, et Native American sont visibles et valorisés, tout comme les grands auteurs issus de ces groupes minoritaires […]. Les départements d’études françaises aux États-Unis consacrent aujourd’hui une place importante aux études francophones, à savoir aux littératures québécoises, “beurs”, des “banlieues”, du Maghreb, de l’Afrique sub-Saharienne, des Antilles, aussi bien qu’aux auteurs de l’océan Indien, de l’Indochine, etc. […] Ce réalignement disciplinaire et cette reconfiguration ont coïncidé avec des avancées critiques, contribuant à partiellement inverser les dissymétries universitaires. »

On pourrait ajouter que ce problème ne concerne pas seulement les départements de littérature, mais aussi ceux de sociologie ou d’histoire par exemple, et que, faute de postes, des chercheurs brillants qui empruntent aux postcolonial studies des éléments de problématisation, se sont expatriés à l’étranger.

Dominic Thomas précisait, au sujet des difficultés de la France à recruter des chercheurs sur la question postcoloniale[2] : « Par opposition au contexte français hostile à la question de la “race”, une discussion en la matière est envisageable aux États-Unis, et plus généralement dans le monde anglo-saxon ». Et de conclure, « Enseigner et promouvoir la culture de “l’altérité” contribue ainsi à l’édification d’une histoire commune en écho aux différentes luttes menées par ces groupes pour leur inclusion dans la nation ». Pour sa part, Catherine Coquery-Vidrovitch[3], grande historienne du colonial et universitaire française, fait le même constat et affirme ce tropisme français : « Pour beaucoup d’universitaires français, convaincus de leur supériorité implicite, les idées venues d’ailleurs – et surtout du monde anglophone, dont, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les travaux, peu lus, étaient considérés avec une condescendance certaine – étaient estimées de moindre valeur. » Mamadou Diouf (professeur d’histoire africaine à l’Université de Columbia) ou Didier Gondola (professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Indiana) ne disent pas autre chose[4].

Au lieu d’agiter l’épouvantail d’une invasion imaginaire, on pourrait à l’inverse légitimement s’interroger sur les raisons qui expliquent la faible place au sein de l’université française de chercheurs travaillant sur le passé colonial en s’aidant de certaines des propositions des postcolonial studies. Le risque de la ghettoïsation – marginal, ne serait-ce qu’en raison de l’organisation disciplinaire de la recherche en France – que feraient courir certains recrutements ne doit donc pas empêcher de recruter sur ces questions, où la France est très en retard sur ses voisins et a malheureusement raté le coche de l’une des aventures de la pensée mondiale, et où de fait les meilleurs spécialistes français sont désormais présents dans les universités étrangères. Quelle hécatombe, quand on y pense, de constater que les Alain Mabanckou, Stéphane Dufoix, Didier Gondola, Mamadou Diouf, Achille Mbembe et tant d’autres sont tous en poste à l’étranger. Alors que tous travaillent le plus souvent sur la France.

Alors oui, l’université française et le monde de la recherche, en prenant en compte un certain nombre de garde-fous (juger un chercheur sur ses travaux, sa méthode, l’utilisation raisonnée de sources… toutes choses que savent faire les comités de sélection), auraient tout intérêt à se mettre au diapason du monde académique international.

Il serait temps, car pour ce qui est d’une invasion des postcolonial studies dans l’Université en France, nous en sommes très loin puisque, dans le domaine des sciences sociales, les chercheurs travaillant selon une optique postcoloniale – on les trouve en particulier à l’Université Paris VIII – se comptent sur les doigts d’une main. Ceci étant, la perspective postcoloniale n’est pas une spécialité en tant que telle en France, mais plus une manière d’appréhender ces questions et ce passé ou les héritages de ce passé.

Les « chercheurs postcoloniaux » ne sont donc pas visibles en France et rarement revendiqués comme tels, a contrario de ce que l’on peut trouver aux États-Unis, en Suisse, en Italie ou en Grande-Bretagne. Malgré leur présence à l’étranger, la recherche s’est-elle effondrée dans tous ces pays ? C’est évidemment grotesque.

Mesurer les risques

En France, ces chercheurs, bien qu’isolés, travaillent ! Ils construisent des recherches, collaborent avec l’étranger, publient… Si les chercheurs postcoloniaux, si peu représentés, usaient d’une « stratégie hégémonique », alors ils ont lamentablement échoué et nous sommes de fait très loin d’une invasion… Nous nageons donc en plein phantasme. Mais, pour les auteurs de la tribune, l’objectif n’est pas de débattre. L’idée est surtout de créer la polémique et de faire peur en évoquant sur un mode eschatologique l’« invasion » et le péril que feraient peser les postcolonial studies sur l’Université en les associant explicitement aux militants décoloniaux les plus radicalisés. En gros, en faisant de ces chercheurs des dangers pour la République et le vivre-ensemble.

Néanmoins, nous pouvons tomber d’accord sur deux passages (mais ce sont bien les seuls) de la tribune, concernant les recrutements de chercheurs spécialistes dans les études postcoloniales et les préventions devant certains travaux issus des postcolonial studies, qui méritent réflexion. Le premier de ceux-ci, auquel contribue sans doute Dominique Schnapper (engagée dans le combat contre les « décoloniaux » depuis plusieurs années[5]), renvoie en effet à une inquiétude manifestée dans un de ses ouvrages, publié chez Gallimard en 2018 (La Citoyenneté à l’épreuve), concernant le risque de « ghettoïser les spécialistes de tel ou tel phénomène pris pour objet tout en brouillant les frontières entre les disciplines ».

Elle insiste sur une situation que connaissent en partie, en effet, les États-Unis ou des universités étrangères, où certains départements spécialisés recrutent, de manière tendancielle, ethniquement leurs chercheurs, ce qui pose de fait la question d’une potentielle racialisation ou d’une sélection genrée des chercheurs/chercheuses où « chaque spécialiste d’une population ou d’une culture, souvent issu du milieu étudié, est de plus renvoyé à son propre ghetto intellectuel et académique dans lequel on se forme, puis on se recrute, entre soi ». Ce risque peut exister effectivement dans certaines universités américaines, mais les situations sont très variables et pas généralisables. Son analyse montre qu’elle connaît mal les mutations et évolutions du monde universitaire depuis deux décennies, dont elle s’est éloignée désormais.

Cependant, nous sommes d’accord pour dire qu’il importe de tenir compte de ces risques pour ne pas reproduire certaines erreurs du système américain. Il serait en effet dramatique que seules les femmes travaillent sur la sociologie ou l’histoire des femmes, les immigrés sur l’histoire de l’immigration, etc. Pour tous les recrutements, selon nous, seules les compétences scientifiques doivent en effet prévaloir (quitte à favoriser, à dossier scientifique égal, la candidature d’une femme, comme cela se pratique dans plusieurs universités pour tendre à rééquilibrer le ratio hommes/femmes). Il est donc nécessaire bien sûr d’établir des garde-fous, des manières de penser la place des postcolonial studies pour éviter toute marginalisation d’espaces de recherches, car le savoir doit évidemment circuler et s’échanger. Toutes ces précautions, selon nous, ne doivent pas conduire à refuser tout recrutement, bien au contraire.

Le second souci, exprimé en filigrane dans la tribune, renvoie aux dérives de certains travaux des postcolonial studies – rhétorique volontairement absconse, réification des catégories dominant/dominés, usage problématique d’une terminologie raciale, absence d’adossement de certains textes à des sources…[6] –, ces dérives existent effectivement dans certains travaux, c’est pourquoi là aussi la vigilance doit être de mise, afin d’éviter de créer des espaces de recherche fermés, et développer au maximum les approches croisées, y compris sur le plan international. Mais, c’est la mission du chercheur que de faire le tri entre ce qu’il veut retenir et ce qu’il conteste dans les conclusions des études postcoloniales et des écrits des fondateurs de ce courant.

Mais, si les signataires de la tribune connaissaient – même a minima – la diversité des postcolonial studies, ils sauraient que dans ce courant hétérogène se côtoient les travaux médiocres et les études passionnantes, comme d’ailleurs dans tout courant. Ils sauraient aussi que les postcolonial studies sont par nature pluridisciplinaires et donc propices aux interconnexions entre les disciplines, interconnexions encore marginales en France. Car la crainte des signataires vient aussi de la hantise de protéger les « disciplines » (histoire, sociologie, anthropologie, etc.), véritables totems en France, là où au contraire se développent partout à l’étranger (mais aussi en France heureusement, à la méconnaissance des signataires) les expériences pluridisciplinaires.

Mais qu’importe la réalité académique, il faut faire du bruit et manipuler les faits. Quelques heures après la publication du texte par L’Express.fr, Valeurs actuelles annonce une proche invasion et reprend les mêmes arguments ! Quelle rapidité… Un discours commence à s’étendre et à s’entendre sur les réseaux sociaux en référence à la tribune : il faut sauver l’université, les instituts de recherche… et la France. La boucle est bouclée, Pierre-André Taguieff est mis en avant, on parle désormais d’une armada de chercheurs derrière lui ; Valeurs actuelles évoque dès le 26 décembre 2019, jour de la diffusion de la tribune, un « groupe de chercheurs du CNRS » qui se mobilise derrière le général en chef. On les cherche. Ils ne sont que six au total, et pas tous du CNRS : un ancien directeur de recherche au CNRS (Pierre-André Taguieff)[7] et une directrice d’études émérite à l’EHESS et désormais présidente du Conseil des sages de la laïcité[8] (Dominique Schnapper), une agrégée et doctorante (Isabelle de Mecquenem), une enseignante en Khâgne (Véronique Taquin), un professeur de science politique (Laurent Bouvet) et une directrice de recherche au CNRS en sociologie (Nathalie Heinich).

On est loin d’une armada… Mais voilà, comme le reconnaît L’Express dans un article récent, ils ont « de l’influence » et notamment au plus haut niveau du pouvoir politique. Le 15 juin 2020, l’hebdomadaire titre de manière très manichéenne : « Appeler Omar Sy, lire Taguieff »… Et l’article de conclure que la pensée d’Emmanuel Macron a désormais « digéré » la « pensée de Taguieff et de bien d’autres pourfendeurs du “séparatisme” ». Dans le même temps, Libération nous apprend que le député LREM de l’Essonne, Francis Chouat a tweeté : « Merci Jean-Michel Blanquer d’avoir organisé ce moment convivial autour de Laurent Bouvet à l’occasion de la sortie prochaine de son prochain ouvrage sur le péril identitaire. Émotion. » De toute évidence, les positions de raidissement de certains acteurs politiques ont été largement influencées par le duo Taguieff/Bouvet.

Vues de l’étranger et de la communauté scientifique, cette tribune et ces pratiques pourraient prêter à sourire si, en fin de compte, de telles attaques ne dénigraient pas des travaux sérieux et ne cherchaient pas avant tout à détruire des réputations et des carrières de chercheurs. Le but apparaît limpide : manipuler l’opinion, faire peur et surtout imposer un magistère auprès des décideurs politiques et sur le travail de recherche. Pour le lecteur averti, cette tribune ne manque pas, également, de choquer au regard de la méthode employée. Il nous a semblé indispensable d’analyser celle-ci, gouvernée par des visées idéologiques.

Comment diffuser la panique ?

Pierre-André Taguieff connaît bien la méthode pour créer le buzz et est devenu un habitué des polémiques, dont il se nourrit. On laisse filtrer quelques phrases, on double le tout de tweets de son compère le roi du web et des réseaux sociaux, Laurent Bouvet – toujours aussi actif sur les dits réseaux depuis la sortie de la « tribune » – et le tout se termine par une déclaration apocalyptique dans Valeurs actuelles de Nathalie Heinich, qui estime que les études postcoloniales « attirent une jeune génération de doctorants et de chercheurs souvent très dogmatiques, qui ont tendance à s’éloigner des critères de scientificité et qui assument d’être avant tout des militants politiques ». Surprenant de constater qu’une telle déclaration soit émise par Nathalie Heinich, elle-même engagée par exemple contre le mariage pour tous et contre la PMA (et c’est son droit !)[9], puisqu’en termes de neutralité politique, on a connu plus évident… Pour elle, les études postcoloniales ne peuvent produire que des militants dogmatiques. Fermer le ban !

Concernant Pierre-André Taguieff, sa méconnaissance de l’histoire (post)coloniale ne l’empêche pourtant pas de l’appréhender sous le jour notamment du « racisme anti-blanc », de la « racialisation » du débat dans la société française ou du danger de toute recherche sur le passé colonial. Son manque de maîtrise du sujet ne lui permet pas de l’aborder en dehors d’un prisme idéologique superficiel. Son dernier ouvrage aux Éditions du Cerf en témoigne – il est d’ailleurs amusant de penser que son actuel éditeur, Jean-François Colosimo, fut aussi celui de plusieurs livres édités aux CNRS Éditions sous notre direction, il y a une dizaine d’années, dont Culture coloniale en France… – et renseigne sur ses toutes dernières mutations idéologiques, convergeant vers une radicalité extrême. « L’ouvrage aligne en effet comme rarement l’ensemble des poncifs réactionnaires et des lieux communs conservateurs dans l’air du temps… » écrit à cet égard Joseph Confavreux de Mediapart. Il dénonce tout, et plus spécifiquement « les passions égalitaires, matrice commune de la démocratie, du socialisme et du communisme ».

Un livre qui s’inscrit clairement dans la dialectique de la nouvelle droite réactionnaire et identitaire, dans lequel pointe son désir de s’attaquer aux décoloniaux, au passé colonial et aux chercheurs postcoloniaux. La crainte est, à ses yeux et à ceux de ses cosignataires, qu’un regard critique sur le passé colonial et ses conséquences contemporaines mette en péril une France idéalisée dont ils se sentent les défenseurs.

L’engagement des chercheurs a toujours existé. Rien de nouveau à ce que des chercheurs puissent aussi être aussi des acteurs dans la société civile, c’est d’ailleurs incontestablement le cas de Pierre-André Taguieff contre l’antisémitisme et de Laurent Bouvet face à l’islam politique. De tout temps, le débat a existé sur cet engagement intellectuel.

Ce qui est étonnant, c’est que pour le duo Taguieff-Bouvet, lorsque celui-ci se construit autour de la promotion de la laïcité ou de la défense de l’Occident cela ne pose pas question ; par contre, si un chercheur met en avant une perspective postcoloniale, il doit être réduit à sa « militance ». Enfin, l’engagement politique des universitaires ne devrait pas nuire à la sincérité de leurs propres recherches ou réflexions. Or nous allons voir que dans la tribune publiée, toutes les lignes rouges déontologiques ont été franchies par ses auteurs.

Une méconnaissance totale des études postcoloniales

Car manifestement les signataires ne connaissent pas les postcolonial studies, comme en témoigne dans leur tribune l’allusion grotesque à l’historien indien Dipesh Chakrabarty, accusé de nourrir le ressentiment des colonisés en voulant « provincialiser » l’Europe, au mépris des outils intellectuels émancipateurs construits en Europe… c’est-à-dire exactement le contraire de ce qu’affirme Dipesh Chakrabarty qui rend hommage, précisément, à la dette qu’il doit à la pensée européenne, tout en affirmant l’égalité de dignité des civilisations.

Mais à quoi bon lire les livres et se renseigner ? Balayant paresseusement d’un revers de main toute déontologie scientifique, les auteurs de la tribune procèdent par ouï-dire et sources de seconde main puisées sur internet. Comme ils ne peuvent débattre sérieusement de ces questions, par incompétence ou méconnaissance, leur stratégie est donc de procéder par amalgames, approximations ou affirmations agressives. Nous sommes vraiment très très loin du débat académique.

Après, comme on l’a vu, que l’on critique toute une partie des postcolonial studies, où le jargon le dispute à une utilisation problématique de la terminologie raciale ou à un systématisme qui voit, pour certains auteurs radicaux, du colonial partout, que l’on s’interroge sur les limites de ce courant, nous en sommes bien d’accord, puisque nous sommes beaucoup à les mettre en débat, comme en témoigne d’ailleurs un récent ouvrage de l’un des cosignataires de ce texte (Le postcolonialisme, PUF, « Que sais-je ? »). Mais comment les auteurs de la tribune peuvent-ils juger des travaux sur la colonisation et ses résonances historiques et sociales, puisqu’ils ignorent ces mêmes travaux, ces thématiques n’étant pas les leurs ? C’est un mystère…

Ce que reconnaissent d’ailleurs Pierre-André Taguieff et Laurent Bouvet dans leurs travaux respectifs, comme les quatre autres signataires essentiellement concentrés sur l’islam, la laïcité et la peur des migrants postcoloniaux : ils ne connaissent rien à l’histoire coloniale ! Pas plus d’ailleurs que Nathalie Heinich qui est sociologue de l’art, Isabelle de Mecquenem étant agrégée et doctorante en philosophie, et Véronique Taquin enseignante en classe préparatoire et romancière ; seule Dominique Schnapper (dont on s’étonne par ailleurs de trouver la signature au bas d’un texte aussi caricatural) a travaillé sur les migrations et diasporas, en partie (post)coloniales. Mais cela n’empêche pas les auteurs de la tribune de s’ériger en censeurs. Pure prétention à la puissance.

Disons-le, les questions posées par les postcolonial studies demeurent actuelles – contribution historique de la colonisation à la formation des stéréotypes et du racisme, à la structuration des flux migratoires coloniaux et postcoloniaux, à l’analyse des ambiguïtés des décolonisations, aux trajectoires des États postcoloniaux, etc. –, tous objets qui doivent évidemment être observés avec les méthodes des sciences sociales.

Au-delà de ces premiers constats, ce qui sidère dans cette tribune c’est l’empilement de faux et de manipulations des faits et des sources, comme nous nous proposons de le décrypter dans un second texte à suivre : « Professer le faux ».

DROIT DE RÉPONSE :

Nathalie Heinich nous demande d’insérer le droit de réponse suivant :

« 1) Contrairement à leur affirmation, je n’ai jamais donné d’entretien à Valeurs actuelles.

  2) Contrairement à leur affirmation, je ne suis pas seulement “sociologue de l’art”, mais spécialiste également des questions d’identité, et des valeurs. Il suffit de consulter la liste de mes publications pour s’en assurer.

  3) Contrairement à leur affirmation, je n’ai jamais défendu de positions engagées sur des sujets de société dans le cadre de mes fonctions de chercheur, mais uniquement dans des supports de publication dévolus aux opinions. Je n’ai donc en aucune mesure contrevenu aux obligations de neutralité de la recherche que je ne cesse de défendre (y compris dans la tribune faisant l’objet de cet article). »


[1] Voir son interview récente dans Libération, le 8 janvier 2020, où lui aussi se dit scandalisé par cette tribune de L’Express et de cette « vieille France qui voudrait qu’on étudie toujours l’Afrique comme un empire ».

[2] Dans l’ouvrage dirigé par Alain Mabanckou, Penser et écrire l’Afrique aujourdhui, Le Seuil, 2017.

[3] Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le tropisme de l’université française face aux postcolonial studies », dans Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker, Florence Bernault, Françoise Vergès, Achille Mbembe (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, 2010.

[4] Mamadou Diouf, « Les postcolonial studies et leur réception dans le champ académique en France », dans Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française ; Didier Gondola, Africanisme, la crise d’une illusion, L’Harmattan, 2007.

[5] Elle avait déjà signé une tribune dans Le Point, « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels », le 28 novembre 2018 (d’ailleurs modifiée récemment, en septembre 2019) aux côtés d’Alain Finkielkraut.

[6] Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, PUF, « Que sais-je ? », 2019.

[7] Il est amusant de noter, pour celui qui est si sensible aux titres universitaires, qu’il signe sa tribune d’un titre qui n’est plus le sien (il est en retraite) et, n’étant pas émérite (n’ayant pas engagé la procédure d’attribution de l’éméritat) et n’étant plus rattaché à un laboratoire CNRS, il semble aimer jouer avec les titres et fonctions imaginaires. En outre, il se donne le titre de « directeur de recherche honoraire » sur sa page Wikipédia… titre qui n’existe pas non plus.

[8] On retrouve notamment Laurent Bouvet dans le Conseil.

[9] Mais aussi fort critiquée pour sa pratique de la sociologie. Voir le très ironique article « Le bêtisier sociologique de Nathalie Heinich », dans la revue en ligne de sciences sociales Lectures, de Philippe Corcuff, en date du 9 juillet 2018.

Nicolas Bancel

Historien, Professeur ordinaire à l'Université de Lausanne

Pascal Blanchard

Historien, Chercheur associé au CRHIM (UNIL)

Mots-clés

Laïcité

Notes

[1] Voir son interview récente dans Libération, le 8 janvier 2020, où lui aussi se dit scandalisé par cette tribune de L’Express et de cette « vieille France qui voudrait qu’on étudie toujours l’Afrique comme un empire ».

[2] Dans l’ouvrage dirigé par Alain Mabanckou, Penser et écrire l’Afrique aujourdhui, Le Seuil, 2017.

[3] Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le tropisme de l’université française face aux postcolonial studies », dans Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Ahmed Boubeker, Florence Bernault, Françoise Vergès, Achille Mbembe (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, 2010.

[4] Mamadou Diouf, « Les postcolonial studies et leur réception dans le champ académique en France », dans Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française ; Didier Gondola, Africanisme, la crise d’une illusion, L’Harmattan, 2007.

[5] Elle avait déjà signé une tribune dans Le Point, « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels », le 28 novembre 2018 (d’ailleurs modifiée récemment, en septembre 2019) aux côtés d’Alain Finkielkraut.

[6] Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, PUF, « Que sais-je ? », 2019.

[7] Il est amusant de noter, pour celui qui est si sensible aux titres universitaires, qu’il signe sa tribune d’un titre qui n’est plus le sien (il est en retraite) et, n’étant pas émérite (n’ayant pas engagé la procédure d’attribution de l’éméritat) et n’étant plus rattaché à un laboratoire CNRS, il semble aimer jouer avec les titres et fonctions imaginaires. En outre, il se donne le titre de « directeur de recherche honoraire » sur sa page Wikipédia… titre qui n’existe pas non plus.

[8] On retrouve notamment Laurent Bouvet dans le Conseil.

[9] Mais aussi fort critiquée pour sa pratique de la sociologie. Voir le très ironique article « Le bêtisier sociologique de Nathalie Heinich », dans la revue en ligne de sciences sociales Lectures, de Philippe Corcuff, en date du 9 juillet 2018.