Société

A bout de souffle ? La société du masque

Historien

Parmi les mesures annoncées vendredi dernier par Jean Castex, le port du masque en entreprises a été renforcé. En un an, la vie masquée s’est ainsi imposée, et a modifié durablement les interactions sociales. Flânant dans les rues parisiennes, l’historien des sensibilités Hervé Mazurel s’autorise ici à esquisser quelques analyses à partir de bribes de réalité collectées dans l’atmosphère étrange d’une métropole bien peu reconnaissable, et où se laissent lire, du fait d’un tel dépaysement, certains signes révélateurs des évolutions en cours.

Nul n’aurait imaginé, il y a un an seulement, nos vies si puissamment ébranlées par l’épidémie galopante. Cette lame de fond, qui nous laisse constamment démunis, sans boussole, emportés toujours plus loin des rivages connus de la vie d’avant, a non seulement bouleversé en profondeur les rythmes de la vie collective, mais toute notre existence intime et affective. Sans que nous sachions encore s’il s’agit de mutations durables ou momentanées, sinon définitives, la crise sanitaire altère à la fois nos façons de sentir et de ressentir, nos perceptions intimes de l’espace et du temps, comme nos attitudes et gestes coutumiers.

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Il n’est qu’à scruter, un instant, nos scènes de rues et la mise en jeu des corps dans les interactions les plus ordinaires. Toute la grammaire habituelle de nos gestes et conduites, tous les rituels traditionnels de la rencontre, se sont trouvés affectés, perturbés, troublés par la menace virale. Qu’il s’agisse de nos façons de saluer ou de prendre congé, des mouvements et expressions qui ponctuent nos échanges, de la distance à laquelle nous nous tenons les uns des autres, même en famille ou entre amis, comme des manières de nous toucher ou de nous éviter. En très peu de temps finalement, la plupart des codes de la rencontre et des attentes qui l’accompagnent ont été contraints d’évoluer significativement. Et, avec eux et à bas bruit, les frontières même de l’intime.

Et puis l’introduction de ces comportements insolites nous a donné à voir par ailleurs, à travers notre embarras, tout l’implicite des formes normales de la sociabilité et la délicate incorporation des disciplines nouvelles. On ne peut d’ailleurs manquer d’entrevoir ici le rôle ô combien décisif de l’habitus, de tout ce savoir social incorporé qui nous permet, d’ordinaire, d’agir sans y penser.

Nul doute qu’il y ait là, pour le sociologue de la vie quotidienne ou l’historien des mœurs, un observatoire inépuisable. Ce dernier nous rappelle au premier chef à quel point, com


[1] Sur le clin d’œil, sa richesse symbolique et sa variabilité culturelle : Clifford Geertz, « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », (1973), Enquête, n°6, 1998, p. 76.

[2] Voir le précieux chapitre « Économies de l’émotion » de Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire, vol. 6, Minuit, 2016, p. 11-75.

[3] Quentin Deluermoz, Thomas Dodman, Hervé Mazurel (dir.), Controverses sur l’émotion. Neurosciences et sciences humaines, revue Sensibilités. Histoire, critique et sciences sociales, n°5, novembre 2018.

[4] Norbert Elias, Über den Prozess der Zivilisation, Basel, Verlag Haus zum Falken, 1939. Traduit et publié en deux parties séparées : La Civilisation des mœurs (Calmann Lévy, 1973) et La Dynamique de l’Occident (Calmann Lévy, 1975).

Hervé Mazurel

Historien, Maître de conférences HDR à l'université de Bourgogne

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Notes

[1] Sur le clin d’œil, sa richesse symbolique et sa variabilité culturelle : Clifford Geertz, « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », (1973), Enquête, n°6, 1998, p. 76.

[2] Voir le précieux chapitre « Économies de l’émotion » de Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire, vol. 6, Minuit, 2016, p. 11-75.

[3] Quentin Deluermoz, Thomas Dodman, Hervé Mazurel (dir.), Controverses sur l’émotion. Neurosciences et sciences humaines, revue Sensibilités. Histoire, critique et sciences sociales, n°5, novembre 2018.

[4] Norbert Elias, Über den Prozess der Zivilisation, Basel, Verlag Haus zum Falken, 1939. Traduit et publié en deux parties séparées : La Civilisation des mœurs (Calmann Lévy, 1973) et La Dynamique de l’Occident (Calmann Lévy, 1975).