Enseignement supérieur

Jeunes chercheur·euses cherchant à chercher

La précarisation de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche par des coupes budgétaires drastiques est loin d’être le seul fait de Donald Trump ; en France, la Loi de finances 2025 impose des réductions brutales à l’université, qui se trouve déjà en situation de sous-financement chronique. Une situation alarmante, qui paralyse le bon fonctionnement de la recherche publique – notamment en sciences humaines et sociales – et nuit gravement aux missions d’intérêt général qu’elle porte.

À faire aujourd’hui : Répondre aux mails des étudiant·es. Relancer directeur de thèse. Renvoyer grilles d’entretien corrigées aux étudiantes. Relire projet de recherche Amélie. Reprendre retours Zélie sur mon article. Envoyer proposition d’article. Réunion pédagogique : défendre le cas de Raphaëlle. Lire textes pour séance 7 (ajouter ref dans chapitre 4?). Demander financement pour congrès AFS. Finir candidature bourse mobilité, deadline jeudi. Relancer enquêté·e. Envoyer CV pour vacations Paris 4. Refaire CV. Traiter base de données. Faire dossier qualifs. Organiser permanence pour les étudiant·es. Appeler France Travail. Appeler l’URSSAF. Envoyer recours à l’URSSAF. Mercredi 16h réunion coupes budgétaires ED. Annuler terrain. Annoncer et expliquer grève aux étudiant·es. Écrire texte pour AOC.

On dit souvent des enseignant·es non titulaires qu’ils et elles sont « à l’interface » avec les étudiant·es, à l’université : parce qu’ils·elles sont très souvent chargé·es de TD, donc dans des salles de classe et non des amphithéâtres ; peut-être aussi parce que leur moyenne d’âge les rend plus accessibles. Toujours est-il que cette semaine, à l’UFR de science politique de Paris 1, « être à l’interface » a pris un tout autre sens. Il a fallu expliquer. Expliquer aux étudiant·es que le rectorat, c’est-à-dire le ministère, avait imposé à notre université 13 millions d’euros de coupes budgétaires du fait de son déficit.

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Expliquer que ce n’était pas juste une simple « mauvaise gestion », mais bien un sous-financement chronique : toujours plus d’inscrit·es, avec toujours moins de moyens. Que les dépenses de l’université augmentent parce que le nombre d’étudiant·es augmente, que le coût de l’énergie augmente, parce que les besoins en équipements augmentent. Et qu’on appelle ça des universités « sous-dotées ».

Expliquer que ces coupes s’ajoutaient à une autre, plus vaste, celle du budget 2025 du Gouvernement, qui retire 1,5 milliard d’euros à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche (ESR).

Expliquer que derrière ces chiffres, ce sont nos conditions d’enseignement, nos conditions de formation et nos conditions de recherche qui prennent de plein fouet ces décisions politiques.

Et puis, il a aussi fallu expliquer le reste. Que le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) prévoit de diriger toutes les ressources sur quelques laboratoires de recherche, les « key labs », privilégiant les privilégiés. Qu’il coupe dans ce qu’on appelle les « ressources propres », alors qu’elles sont utilisées pour des activités essentielles. Que les critères d’évaluation du Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Ensegienement Supérieur (HCERES)[3] servent désormais de prétexte pour rationner encore un peu plus et que des formations vont tout simplement devoir fermer. Que ce n’était pas un hasard, si ces mauvaises évaluations, ces coupes budgétaires, ces menaces de fermeture, ciblaient quasi-systématiquement les départements de sciences humaines et sociales. Que coupes budgétaires et attaques politiques se justifient et s’entraînent mutuellement. Que si vous ne donnez plus à l’université les moyens de faire de la recherche, alors elle n’en fera pas, et vous pourrez dire qu’il ne faut pas lui donner les moyens de faire de la recherche, puisqu’elle n’en fait pas. Que la coupe budgétaire vient en quelque sorte moralement sanctionner des secteurs de la recherche qui seraient gangrénés par le wokisme, l’islamo-gauchisme, ou juste plus trivialement des filières à chômage.

Précarité matérielle

Être à l’interface, cette semaine, n’était pas gratifiant. Être à l’interface, c’était d’abord savoir que l’on allait être triplement frappées par les attaques contre l’ESR, en tant qu’enseignant·es, étudiant·es et jeunes chercheur·euses. Privé·es de nos terrains, puisque les écoles doctorales ne peuvent plus financer nos mobilités : pas de terrain, pas de données, pas de recherche. Isolé·es de nos communautés scientifiques, puisque les laboratoires doivent choisir qui sera financé·e pour aller à tel ou tel colloque. Un colloque ou une journée d’étude ne sont pas – juste – une occasion de rencontrer ou de retrouver de sympathiques collègues, ou un moment de construction collective de notre réflexion : pour un·e jeune chercheur·euse, ils représentent aussi des lignes de CV parfois « vitales » pour la construction de nos hypothétiques carrières. Spolié·es par les réductions des dotations des bibliothèques qui ne peuvent plus acquérir de nouveaux ouvrages, nos principaux outils de travail.

Ces conséquences désastreuses, pour nous, c’est ici et maintenant. Dès maintenant, les soutenances de thèse auront lieu en distanciel car il n’y a pas de budget pour faire venir les membres du jury. Dès maintenant, les terrains de recherche ne sont plus financés et les participations à des colloques sont compromises. Toutes ces coupes participent également à la concurrence accrue entre nous, entre collègues, et parfois entre ami·es. Nous regardons qui a eu le droit à tel financement pour tel colloque, telle bourse de mobilité ou tel contrat précaire. Qui a eu le droit à une soutenance digne et le reste. Moins il y a de ressources, plus la compétition est rude et ce sont nos solidarités, au mieux, et notre santé mentale, au pire, qui en pâtissent. Dès le début de notre carrière, nous sommes amené·es à se disputer les miettes de l’enseignement supérieur, se partageant un travail à la tâche dans des conditions dégradantes et instables. À l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 70% des enseignant·e·s sont vacataires et aucun d’entre nous n’a obtenu la mensualisation de notre salaire.

Ce que connaît Paris 1 en ce moment n’est que la version visible, brutale, une loupe grossissante de ce que connaissent les universités françaises en général. Le recours aux vacations en est un symptôme facilement mesurable : entre 2007 et 2022, le nombre d’heures d’enseignement pris en charge par des vacataires, et non pas des titulaires, a quasiment doublé[1]. Ce travail est estimé à 10,20€ brut de l’heure pour le travail effectif, donc rémunéré en-dessous du SMIC, et s’organise dans la plus grande informalité : les contrats sont signés sur le tard lorsqu’ils existent, les salaires sont versés plusieurs mois après la fin du semestre, les frais de déplacement sont rarement pris en charge… tout cela en dépit du droit. Rien de nouveau sous le soleil : depuis 2004, l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) recense et organise la résistance contre la précarisation et le démembrement de notre monde social et professionnel. Les rapports et témoignages s’accumulent, les mobilisations s’enchaînent[2] : le mouvement de mobilisation de cette année 2025 prend la relève des mobilisé·es de 2020-2021, et de 2019, et de 2016, et ainsi de suite… Faudra-t-il nous avoir à l’usure et au mépris ?

Rien que le fait de se réunir pour écrire ce texte témoigne déjà d’un avantage ou d’un privilège que nous avons par rapport à d’autres : cela veut dire que nous pouvons nous parler, nous retrouver quelque part, dégager du temps. Ce n’est pas le cas de beaucoup de doctorant·es non-financé·es, précaires, isolé·es, qui n’accèdent tout simplement plus aux lieux et discussions collectives, parce qu’ils·elles travaillent à côté, parce qu’ils·elles n’ont pas le temps, ou parce que le simple fait de voir le bâtiment de la fac les démoralise et les décourage.

Précarité temporelle

Ces conséquences matérielles s’articulent à une précarité temporelle subie par tous·tes les doctorant·es. Être en thèse, c’est être pris·es dans une course aux financements et aux contrats de courtes durées mal payés, qu’une toute petite poignée d’heureux·ses élue·s se voient octroyer. C’est aussi être sujet·tes à des injonctions contradictoires : une thèse, il faut la finir vite, mais dans le même temps, il faut aussi enseigner, publier des articles, participer à des activités scientifiques, internationaliser nos travaux. Être en thèse, c’est enfin espérer pouvoir la terminer avant la fin de ses droits au chômage, quand on y a droit, ou se dépêcher avant la mise en œuvre effective de la réforme du RSA[3].

Nos travaux de recherches portent sur les violences sexistes et sexuelles, sur les évolutions des masculinités, sur les fake news et les théories du complot, sur les reconfigurations du service public, sur les relations entre citoyen·nes et parlementaires, sur les bouleversements démocratiques causés par le numérique, sur les conséquences sociales de la pauvreté, sur les mobilisations écologistes, sur les conflits armés, la diplomatie internationale. Et ces derniers temps, a fortiori dans ce contexte de crise et d’instabilité démocratique, pour ne pas dire de chaos, on ne comprend plus trop ce que la société attend de nous : former les générations d’étudiant·es qui demain travailleront au Parlement, dans les mairies, les collectivités, les comités de rédactions, les associations, les ONG ; contribuer à informer le débat public pour qu’il porte sur la réalité telle qu’elle est, plutôt que telle qu’elle est fantasmée, voire contribuer modestement à ce que la recherche en sciences sociales permette, sait-on jamais, de réparer un peu le monde…

Car qui financera les recherches d’intérêt public quand il n’y aura plus d’enseignement et de recherche publique ? Qui ira documenter et analyser les violences sexistes et sexuelles ou la montée de l’extrême-droite en France quand les universités seront privatisées et entre les mains d’un petit groupe de privilégié·es ? Qui produira les discours critiques qui permettent d’ouvrir un autre horizon collectif que celui qui nous est promis, et sur lesquels s’appuient les mouvements d’émancipation ? Dans ces périodes de chaos politique, social et économique, nous admettons volontiers cette faiblesse : nous croyons encore que les sciences sociales ont une pertinence et une utilité sociale fondamentale.

Précarité structurelle

Lors du passage de l’un des titulaires de notre département, Bastien François, sur le plateau de France 3, le journaliste lui demande : « Et quel avenir, pour ces doctorant·es, parce qu’ils seront un jour avec un doctorat, on leur souhaite en tous cas ? ». Eh oui, un jour, nous, les doctorant·es, on aura des doctorats : et aujourd’hui, on se demande bien ce qu’on en fera. Parfois certain·es titulaires nous racontent que, doctorant·es, ils discutaient beaucoup entre elles et eux de la manière dont ils·elles voyaient leur discipline, et comment ils·elles la changeraient, ou espéreraient la changer. Quand on se retrouve entre nous, nous, on se demande : « et toi, tu penses que tu vas essayer de continuer ? ». Alors oui on se souhaite de l’avoir, ce doctorat, et même ce poste, soyons folles ; mais on se souhaite surtout de ne plus trouver  « grand luxe » d’avoir trouvé un contrat précaire, de ne plus s’entendre dire  « oh, trop de chance ! » à quelqu’un·e qui trouve une petite vacation qui permette de rester encore un peu dans la recherche, allez, encore quatre mois de rabe, je verrai ensuite, bon ça n’a rien à voir avec mes thèmes de recherche, mais tant pis, et puis comme ça il me restera peut-être un peu de chômage, et puis bon, finalement c’est pas si grave de retourner vivre chez mes parents, je n’ai que 32 ans après tout, et puis c’est pour la bonne cause, c’est pour faire ce que j’aime, ce en quoi je crois, ce pour quoi j’ai été formé, ce pour quoi j’ai fait 12 ans d’études, je suis un être vocationnel après tout.

Faire de la recherche, c’est se projeter dans l’avenir – dommage que nous n’en ayons pas.


[1] En 2007, les vacataires enseignaient 2,9 millions d’heure en France, alors qu’en 2021, ils et elles assurent 5,6 millions d’heures selon les données rapportées par Notre service public.

[2] Pour une petite archéologie de ces mobilisations, on peut aller voir l’Université Ouverte, voire Sauvons la Recherche. Voir aussi « Engagement et distanciation à Sauvons la recherche », Camille Noûs, Genèses, 2020.

[3] La réforme du Revenu de Solidarité Active impose de janvier 2025 impose 15 heures d’activité par semaine, la signature d’un contrat d’engagement réciproque avec France Travail, et un suivi renforcé des bénéficiaires.

Notes

[1] En 2007, les vacataires enseignaient 2,9 millions d’heure en France, alors qu’en 2021, ils et elles assurent 5,6 millions d’heures selon les données rapportées par Notre service public.

[2] Pour une petite archéologie de ces mobilisations, on peut aller voir l’Université Ouverte, voire Sauvons la Recherche. Voir aussi « Engagement et distanciation à Sauvons la recherche », Camille Noûs, Genèses, 2020.

[3] La réforme du Revenu de Solidarité Active impose de janvier 2025 impose 15 heures d’activité par semaine, la signature d’un contrat d’engagement réciproque avec France Travail, et un suivi renforcé des bénéficiaires.