Société

Nous n’avons jamais travaillé

Anthropologue

Posons l’hypothèse d’une extraterrestre observant les chiffres du chômage : pourquoi passer son temps, comme le font les humains, à trier entre ceux qui « travaillent » et ceux qui ne « travaillent pas » ? Pourquoi ne pas considérer plutôt qu’ils sont tous engagés dans des « activités collectives » auxquelles participent également les non-humains ? Après tout, dira-t-elle, ces gens-là ont bien rompu avec certaines croyances religieuses, notamment celle du Dieu chrétien. Pourquoi ne procèdent-elles pas de la même manière avec la notion de « travail » ?

Le titre de cet article n’a nullement l’intention de provoquer. En revanche, au risque d’apparaître arrogant et prétentieux, je soumets ici une proposition afin de tenter de résoudre le problème du « travail » entendu dans le sens « d’emploi » dont sont « privées » des millions de personnes dont moi-même. Selon les dernières données dans les pays membres de l’OCDE, le nombre de personnes concernées s’élève à plus de 34 millions.

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En France, ce chiffre atteint 4,3 millions. Il est presque inutile de rappeler que la question de « l’emploi » est le nerf de la guerre dans le monde occidental, et que chez les personnes qui se retrouvent « sans emploi » cela provoque de la colère, de la violence, du mal-être, de la précarité, du désespoir, de l’exclusion, de l’isolement, de la rancune, du vote extrême.

Pour tenter de résoudre ce problème central, je prends la liberté de « penser autrement » la question du « travail » et de « l’emploi ». En effet, comme le disait Michel Foucault, il y a des moments dans la vie où se demander si l’on peut penser autrement que l’on ne pense et percevoir autrement que l’on ne voit devient indispensable pour changer les choses. Comme il s’agit d’un article court, je n’emprunterai pas de détours inutiles pour aller au fond du sujet. C’est pourquoi je m’excuse par avance de certaines schématisations hâtives et de formulations parfois abruptes.

Je ne discuterai pas ici des thèses bien connues des sociologues du travail : la « fin du travail », la « fin du salariat », le « droit à la paresse » ou encore le « droit au travail ». Je ne proposerai pas non plus un plaidoyer visant à considérer que les tâches domestiques encore largement réalisées par les femmes, ou encore les activités des animaux et des plantes, relèvent du « travail ». Ma thèse se situe à l’opposé de ces approches. Je propose une rupture conceptuelle avec la notion de « travail », en soutenant qu’aucun humain, ni aucun non-humain, n’a jamais travaillé sur cette Terre. L’idé


[1] Aurélien Berlan, Terre et liberté : La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021.

[2] Marie-Anne Dujarier, Troubles dans le travail. Sociologie d’une catégorie de pensée, PUF, 2021.

[3] Ici je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre Quand les plantes n’en font qu’à leur tête. Concevoir un monde sans production ni économie, La Découverte, 2022, et pour un résumé, voir mon article publié dans AOC , « Le Covid 19 mon allié ambivalent ».

[4] On peut consulter les dernières tentatives du moment avec le « socialisme moral » de Lea Ypi, et avec le livre coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.

[5] Je fais ici référence à son article Frédéric Lordon, « Pleurnicher le Vivant », en ligne.

Dusan Kazic

Anthropologue, Chercheur associé au laboratoire Pacte de l'Université Grenoble-Alpes

Notes

[1] Aurélien Berlan, Terre et liberté : La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 2021.

[2] Marie-Anne Dujarier, Troubles dans le travail. Sociologie d’une catégorie de pensée, PUF, 2021.

[3] Ici je me permets de renvoyer le lecteur à mon livre Quand les plantes n’en font qu’à leur tête. Concevoir un monde sans production ni économie, La Découverte, 2022, et pour un résumé, voir mon article publié dans AOC , « Le Covid 19 mon allié ambivalent ».

[4] On peut consulter les dernières tentatives du moment avec le « socialisme moral » de Lea Ypi, et avec le livre coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.

[5] Je fais ici référence à son article Frédéric Lordon, « Pleurnicher le Vivant », en ligne.