Écologie

La magie noire des technologies zombies

Philosophe

Pétrole, logistique, numérique : nos technologies les plus désirables donnent le sentiment d’une puissance sans égale, magique, qui leur permet de se maintenir. Mais leurs temporalités incompatibles avec le fonctionnement du système Terre en font des zombies : elles puisent dans les flux vivants et continuent à fonctionner alors même qu’elles sont devenues incompatibles avec le temps géologique.

À chaque blocage d’une route maritime, à chaque flambée énergétique, à chaque tension sur le réseau, une évidence vacille : la fluidité attendue n’était jamais que l’occultation momentanée de longues chaînes qui menacent de rompre à chaque instant. Certes, les crises n’inventent pas les dépendances.

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Elles les remettent néanmoins bel et bien sous nos yeux. Ports, câbles, transformateurs, plateformes, détroits, mines, sols, entrepôts, stocks, maintenance : tout ce que l’usage quotidien avait appris à occulter revient d’un coup d’un seul sur le devant de la scène.

« Vulnérabilités », « interdépendances », « globalisation » : les mots ne manquent pas pour cerner l’actualité. Pourtant, malgré l’urgence, ils sont loin de dire l’essentiel. Car les systèmes techniques ne subsistent pas seulement par inertie, du fait d’investissements consentis ou d’une rentabilité attendue.

Ils tiennent aussi par la séduction qu’ils exercent. En vertu d’une promesse de puissance. Ils répondent, autrement dit, à un désir.

C’est cette dimension proprement magique des technologies modernes et contemporaines que je voudrais éclairer ici.

La magie ne désigne pas, ici, un reliquat de surnaturel. Elle sert à nommer une promesse d’avoir prise sur ce qui est structurellement absent. Un ailleurs, un temps différé, ou encore un possible. La magie commence dès lors qu’une technique est échafaudée en vue d’avoir prise sur ces dimensions[1]. La tradition magique n’a d’ailleurs jamais pensé l’action à distance comme une simple transmission mécanique de force. Elle l’a souvent envisagée comme une affaire d’influences, de liens, d’affections et de dispositions. Agir à distance requiert aussi de capter l’attention, d’orienter les désirs, en un mot, de nouer des attachements. Et c’est ce qui nous intéresse ici : les technologies zombies ne sont pas magiques uniquement en ceci qu’elles agissent au loin ; elles le sont en nous attachant aux effets qu’elles rendent possibles, produisant des habitudes,


[1] Pour une théorie générale de la magie, voir Xavier Papaïs, « Trois formules sur la magie », Critique, 673674, no 6, 2003,. Sur l’action à distance, voir Nicolas Weill-Parot, « Pouvoirs lointains de l’âme et des corps: éléments de réflexion sur l’action à distance entre philosophie et magie, entre Moyen Âge et Renaissance », Lo Sguardo. Rivista de Filosofia Online, no 10, 2012. Pour un ouvrage de synthèse récent, voir Michael D. Bailey, Magic: The Basics, Routledge, 2018. Il faudrait ici distinguer l’action à distance, qui apparaît spécifiquement au carrefour du Moyen Âge et de la Renaissance, de l’action distale, qui en constitue l’enjeu plus générique (et antérieur).

[2] Jason Ānanda Josephson, The Myth of Disenchantment: Magic, Modernity, and the Birth of the Human Sciences, The University of Chicago Press, 2017.

[3] Lynn Thorndike, A history of magic and experimental science, vol. 1-8, Macmillan, 1923-1958.

[4] Sir Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic: Studies in Popular Beliefs in Sixteenth and Seventeenth-Century England, Penguin, 1991. Pour une analyse plus récente, cf. Michael Hunter, The Decline of Magic: Britain in the Enlightenment, Yale University Press, 2020.

[5] Pour peu que le capitalisme ne soit pas lui-même un puissant vecteur d’enchantement (ou de mal-enchantement), cf. Eugene McCarraher, The Enchantments of Mammon: How Capitalism Became the Religion of Modernity, Harvard University Press, 2019.

[6] José Halloy et al., « The Physics of Sustainability: Material and Power Constraints for the Long Term », arXiv, 2512.10680, 11 décembre 2025.

[7] Alfred Gell, « La technologie de l’enchantement et l’enchantement de la technologie », in Technologies de l’enchantement : Pour une histoire multidisciplinaire de l’illusion, trad. par Yves Citton, Savoirs littéraires et imaginaires scientifiques, UGA Éditions, 2014. Il faut toutefois prendre en considération la mise en garde de DeJonge et Wright : si la magie sert à nommer toute médiation opaque

Alexandre Monnin

Philosophe , enseignant-chercheur l'école Centrale Méditerranée

Notes

[1] Pour une théorie générale de la magie, voir Xavier Papaïs, « Trois formules sur la magie », Critique, 673674, no 6, 2003,. Sur l’action à distance, voir Nicolas Weill-Parot, « Pouvoirs lointains de l’âme et des corps: éléments de réflexion sur l’action à distance entre philosophie et magie, entre Moyen Âge et Renaissance », Lo Sguardo. Rivista de Filosofia Online, no 10, 2012. Pour un ouvrage de synthèse récent, voir Michael D. Bailey, Magic: The Basics, Routledge, 2018. Il faudrait ici distinguer l’action à distance, qui apparaît spécifiquement au carrefour du Moyen Âge et de la Renaissance, de l’action distale, qui en constitue l’enjeu plus générique (et antérieur).

[2] Jason Ānanda Josephson, The Myth of Disenchantment: Magic, Modernity, and the Birth of the Human Sciences, The University of Chicago Press, 2017.

[3] Lynn Thorndike, A history of magic and experimental science, vol. 1-8, Macmillan, 1923-1958.

[4] Sir Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic: Studies in Popular Beliefs in Sixteenth and Seventeenth-Century England, Penguin, 1991. Pour une analyse plus récente, cf. Michael Hunter, The Decline of Magic: Britain in the Enlightenment, Yale University Press, 2020.

[5] Pour peu que le capitalisme ne soit pas lui-même un puissant vecteur d’enchantement (ou de mal-enchantement), cf. Eugene McCarraher, The Enchantments of Mammon: How Capitalism Became the Religion of Modernity, Harvard University Press, 2019.

[6] José Halloy et al., « The Physics of Sustainability: Material and Power Constraints for the Long Term », arXiv, 2512.10680, 11 décembre 2025.

[7] Alfred Gell, « La technologie de l’enchantement et l’enchantement de la technologie », in Technologies de l’enchantement : Pour une histoire multidisciplinaire de l’illusion, trad. par Yves Citton, Savoirs littéraires et imaginaires scientifiques, UGA Éditions, 2014. Il faut toutefois prendre en considération la mise en garde de DeJonge et Wright : si la magie sert à nommer toute médiation opaque