Enseignement supérieur et recherche

Cinéastes-chercheurs à l’Université : combien d’articles vaut un film ?

Réalisateur, Enseignant-chercheur, Auteur, Réalisateur, Réalisateur, Producteur, Projectionniste, Enseignant

Alors que l’Université française ouvre des masters professionnalisants et dit reconnaître la recherche-création, ses comités de sélection continuent de tenir l’article pour seule preuve de recherche. Aux théoriciens les postes, aux praticiens les ateliers et la précarité des vacations : une asymétrie qui méconnaît ce que les formes filmiques savent penser – à l’heure où l’IA s’apprête, une fois encore, à transformer le cinéma.

Un paradoxe majeur persiste au sein des départements d’études cinématographiques. Alors que les universités ont progressivement reconnu la valeur et l’importance des thèses de recherche-création ; alors que leurs auteurs, cinéastes-chercheurs, obtiennent leur qualification aux fonctions de maître de conférences ; alors que des postes spécifiquement orientés sur l’enseignement des pratiques filmiques sont ouverts ; ces mêmes cinéastes se voient, lors des recrutements, écartés au privilège de profils nettement plus académiques.

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Comme si, dans leurs CV, les films réalisés ne comptaient pour rien ou presque. Comme si l’on ne s’était pas débarrassé de la vieille suspicion[1] attachée à la recherche-création qui tend à délégitimer la valeur des artistes en tant que chercheurs : une certaine tendance de l’Université française.

Cette contradiction institutionnelle majeure invite à poser une question volontairement provocatrice : combien d’articles scientifiques vaut un film ?

À combien d’articles équivaut un court-métrage ? Un ? Deux ? Et un long-métrage ? Trois ? Cinq ? La réponse implicite semble souvent être : zéro. La réalisation de films apparaît comme une activité périphérique, une pratique personnelle qui viendrait éventuellement agrémenter un parcours académique mais qui ne constituerait pas, en soi, un travail de recherche solide et sérieux.

Les films ne valant rien comme travaux de recherche, les cinéastes engagés dans une activité de recherche-création se retrouvent alors évalués, lors des recrutements, selon les mêmes critères que leurs collègues historiens, philosophes ou sociologues du cinéma dont l’activité de recherche se mesure à leur volume de publications, de participations à des colloques, etc. Mais les temporalités de production d’un article et d’un film ne sont pas comparables. Réaliser un film représente souvent plusieurs années de travail : écriture, développement, recherche de financements, tournage, montage, diffusion. Est-il pertinent de


[1]« Les artistes qui vont au doctorat sont « suspects » ». MONNEAU, Monik et VILLENEUVE, André (dir.) Traiter de la recherche-création en Art, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007, p.16.

[2]Comme l’expliquait le cinéaste et biologiste Jean Painlevé dans un entretien en 1978 à propos de l’enseignement supérieur : « Quand il y a des expériences, le savoir de l’animateur est alors plus facilement accepté. C’est là ma conception de l’animation, qui doit rester extrêmement vivante, mais je n’ai jamais pu la mettre en pratique sauf une fois à Vincennes. » (Jean Painlevé, propos recueillis par Jean-Luc Michel, la revue L’Éducation du 23/2/1978, entretien disponible à cette adresse : https://www.jeanlucmichel.com/Distanciation/Art.Painleve.html)

[3]TÉCHENÉ, Marie-Charlotte, « « Des ondes pour nous imperceptibles » : l’enseignement du cinéma selon Jean Epstein : création et résonances », Thèse soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2021, p. 13.

[4]Dans son livre Voir et pouvoir, Jean-Louis Comolli affirmait : « Comme ailleurs, les formes au cinéma plient et déplient des opérations de sens. Les manières de faire sont des formes de pensée ». COMOLLI, Jean-Louis, Voir et pouvoir. L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire. Lagrasse : Verdier, 2004, p. 25.

[5]« La démarche artistique – observation, raisonnement, question – répond aux limites de la démarche scientifique. L’artiste observe et est touché. C’est son rôle de « paratonnerre ». En réponse, il fabrique l’œuvre d’art, et à force de travail, il identifie son obsession, donc sa question. (…) Les artistes sont avant tout des fabricants de questions. En alliant démarche scientifique et artistique, une approche plus lente par nature, nous faisons passer un test de robustesse à nos questions, un prérequis indispensable. », affirme Olivier Hamant, dans son opuscule Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant. Gallimard, Tracts, n°50, Août 2023, p. 27.

David Yon

Réalisateur, Enseignant-chercheur, Docteur en Pratique et théorie de la création artistique et littéraire Aix-Marseille Université

Joseph Minster

Auteur, Réalisateur, Docteur en études cinématographiques SACRe-PSL

Clément Schneider

Réalisateur, Producteur, Projectionniste, Enseignant, Docteur en études cinématographiques SACRe-PSL

Notes

[1]« Les artistes qui vont au doctorat sont « suspects » ». MONNEAU, Monik et VILLENEUVE, André (dir.) Traiter de la recherche-création en Art, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007, p.16.

[2]Comme l’expliquait le cinéaste et biologiste Jean Painlevé dans un entretien en 1978 à propos de l’enseignement supérieur : « Quand il y a des expériences, le savoir de l’animateur est alors plus facilement accepté. C’est là ma conception de l’animation, qui doit rester extrêmement vivante, mais je n’ai jamais pu la mettre en pratique sauf une fois à Vincennes. » (Jean Painlevé, propos recueillis par Jean-Luc Michel, la revue L’Éducation du 23/2/1978, entretien disponible à cette adresse : https://www.jeanlucmichel.com/Distanciation/Art.Painleve.html)

[3]TÉCHENÉ, Marie-Charlotte, « « Des ondes pour nous imperceptibles » : l’enseignement du cinéma selon Jean Epstein : création et résonances », Thèse soutenue à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2021, p. 13.

[4]Dans son livre Voir et pouvoir, Jean-Louis Comolli affirmait : « Comme ailleurs, les formes au cinéma plient et déplient des opérations de sens. Les manières de faire sont des formes de pensée ». COMOLLI, Jean-Louis, Voir et pouvoir. L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire. Lagrasse : Verdier, 2004, p. 25.

[5]« La démarche artistique – observation, raisonnement, question – répond aux limites de la démarche scientifique. L’artiste observe et est touché. C’est son rôle de « paratonnerre ». En réponse, il fabrique l’œuvre d’art, et à force de travail, il identifie son obsession, donc sa question. (…) Les artistes sont avant tout des fabricants de questions. En alliant démarche scientifique et artistique, une approche plus lente par nature, nous faisons passer un test de robustesse à nos questions, un prérequis indispensable. », affirme Olivier Hamant, dans son opuscule Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant. Gallimard, Tracts, n°50, Août 2023, p. 27.