Société

« La police nous prothèse » ou le rire lycéen sous les grenades

Enseignant-chercheur en littérature

« Les feux de poubelles ça fait peur aux ordures », « On veut des moyens pas des moignons », « Bismillah, c’est les ténèbres »… De Paris à Liège, le mouvement lycéen invente ses mots d’ordre à coups de calembours, de détournements et de blagues générationnelles. Face à une répression policière d’une rare brutalité et au mépris d’adultes qui ne comprennent plus leurs codes, ces élèves font du second degré une arme d’endurance et de ralliement – dont le mode d’emploi reste inégalement partagé.

Le mouvement lycéen qui s’est déployé en France à la mi-septembre se concrétise par le blocus d’établissements, des occupations d’espaces et des cortèges rassemblant élèves, personnel enseignant et administratif, parents et syndicats.

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La contestation a essaimé à Liège, en Belgique, où les élèves du secondaire ont pris le relai de leurs professeurs, embarqués depuis de longs mois dans une lutte contre les réformes gouvernementales ciblant l’enseignement : au-delà des spécificités inhérentes aux deux contextes (il n’existe pas de Parcoursup en Belgique, par exemple), un similaire refus de la dégradation du milieu scolaire s’exprime et, avec lui, une inquiétude concernant la place accordée à la jeunesse et l’avenir qu’on lui réserve. Ce qui se crie, se chante et s’affiche dans ces situations éclaire en partie les enjeux des mobilisations.

À Liège, dès le 1er octobre, on a pu assister, hors des écoles, à des rassemblements spontanés de (très) jeunes élèves réjouis par la dynamique collective qui se mettait en place ; dans ces attroupements, certains ont commencé à allumer des feux avec ce qui leur passait sous la main (trottinettes électriques, poubelles et mobilier urbain, en particulier). Vus de l’extérieur, ces gestes ont tendance à décontenancer ou susciter la désapprobation ; l’affranchissement de l’autorité, le sentiment de puissance et d’impunité, le fait d’être ensemble produisent chez ceux qui les accomplissent une joie qui fait de l’émeute un carnaval déchaîné.

Pendant quelques jours, le centre de la ville a été perturbé par ces rassemblements et par le vandalisme occasionné (incendies d’abribus, bris de vitrines et pillage de magasins), mais aussi par leur répression spectaculaire par la police, donnant lieu à des affrontements et à des arrestations violentes. Un comble a été atteint le mercredi 7 octobre quand, après un nouvel après-midi de troubles, les commerçants du centre-ville ont reçu par SMS l’ordre de fermer en raison d’importantes émeutes 


Denis Saint-Amand

Enseignant-chercheur en littérature