Société

Racisme et discriminations raciales à l’école et à l’université : une réalité sous-estimée

Sociologue, Sociologue

Du fait des principes universalistes qu’elles affichent, l’école et l’université seraient, en France, protégées de tout racisme structurel, et même de toute discrimination raciale. Toute manifestation raciste étant immédiatement renvoyée à un acte individuel, la neutralité de l’école offrant un rempart absolu à l’institution. Un état des lieux des savoirs en la matière, qui restent encore trop méconnus, révèle pourtant un tout autre tableau.

Il est globalement connu et admis aujourd’hui que le racisme et les discriminations raciales structurent divers secteurs de la société française (emploi, logement, etc.). Cependant, certains domaines, comme celui de l’éducation, demeurent sous-examinés. L’école comme les universités bénéficient, en effet, d’un a priori qui délégitime ce questionnement, en raison des principes universalistes et égalitaires qu’ils promeuvent et de la réputation de désintéressement des professionnel.le.s qui y œuvrent.

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La représentation de l’école comme espace neutre et protecteur pour les élèves, définie en référence à un idéal « républicain » tend à faire accroire qu’elle serait « préservée du racisme et de la discrimination » – comme l’écrivait par exemple le sociologue François Dubet[1]. Une partie des sciences sociales véhicule et légitime cette conception, en accréditant l’idée que le racisme est un phénomène social extrinsèque à l’École.

A contrario, l’éducation se voit attribuer un rôle crucial dans l’antiracisme. Du côté des luttes politiques, la pédagogie anti-oppressive est un domaine investi de longue date, notamment comme vecteur de conscientisation, chez des auteurs tels que le pédagogue brésilien Paolo Freire ou la militante féministe noire américaine bell hooks. Et du côté de l’antiracisme institutionnel, notamment celui de d’État et de l’École, éduquer contre le racisme est une recette politique sans cesse convoquée dès lors qu’un événement raciste franchit la barrière de la médiatisation ; cette éducation-là vise plutôt l’adhésion des générations futures aux « valeurs de la République ».

Bien que les institutions scolaires et universitaires affirment des principes de refus du racisme et des discriminations, en lien avec l’énonciation de valeurs fondamentales tenues pour constitutives de leur programme institutionnel, rien ne garantit a priori que le problème n’existe pas. Qu’en est-il, en réalité, du racisme et de la discrimination raciale, ainsi que de l’antiracisme et de l’antidiscrimination dans les espaces scolaire et académique ? Le racisme est-il principalement le fait des élèves et des étudiants, comme le suggère le Ministère de l’Éducation Nationale, dans son rapport sur les Discriminations à l’école ? Et l’antiracisme constitue-t-il une réponse effective et efficace au problème ? Ou sinon, quelles seraient les responsabilités des institutions scolaires et universitaires dans la (re)production du phénomène ?

Un champ de recherche à construire

Malgré (ou avec) l’affirmation des « valeurs de la République » et l’importance politique que revêtent ces problématiques pour la société française, la question de savoir ce qu’il en est réellement du racisme et des discriminations raciales de/dans l’école et le monde académique demeure peu connu et surtout peu reconnu. Au plan des institutions scolaire et universitaire, ce problème est considéré comme « sensible » et dispose d’une faible légitimité politique et de rares traductions en termes d’organisation et d’action. Dans le champ de la recherche scientifique française également, la problématique est caractérisée par une faible légitimité et un développement limité, contrairement à la Grande-Bretagne ou aux États-Unis (Bhopal, 2016).

La question des « inégalités sociales » demeure dominante, dans la recherche française sur l’éducation, de même que le paradigme individualiste de « l’égalité des chances », minimisant la dimension ethnoraciale des inégalités, et marginalisant une approche sous l’angle du rapport social (de domination, d’oppression et d’exploitation). Par ailleurs, malgré l’accumulation, depuis une cinquantaine d’années, de travaux attestant de logiques d’ethnicisation, de racisation et de discrimination dans quasiment toutes les dimensions de l’ordre scolaire, comme le montrent de façon répétée les synthèses de la littérature[2], la connaissance sur l’état de la situation demeure fragmentaire. La recherche reste en partie réduite à des enquêtes exploratoires ou d’ampleur restreinte, rarement actualisées, et parfois à des travaux robustes mais isolés.

On sait néanmoins, que les usages du référent ethnique ou/et racial peuvent revêtir une facette positive lorsqu’ils témoignent d’une connivence et d’une « camaraderie ethnique » entre élèves, ou lorsqu’ils sont utilisés comme une ressource par les agents scolaires pour instaurer une proximité avec les élèves et les valoriser. Mais l’ethnicisation des rapports sociaux et scolaires a globalement des effets ambivalents. En effet, le plus souvent, la catégorisation ethno-raciale se mêle à la catégorisation sociale pour nourrir des processus de stigmatisation et de hiérarchisation. Sur ce point, des travaux relativement anciens avaient souligné la force des représentations racisées hiérarchisant les publics scolaires[3], le poids des critères sociaux et ethno-raciaux dans le rapport des enseignants aux élèves ou encore dans la composition des classes.

Des enquêtes récentes actualisent ces constats, en montrant la saillance persistante des catégorisations ethno-raciales dans les représentations des agents scolaires et leurs pratiques d’enseignement, ou encore dans les débats et prises de décision des conseils de classe ou de discipline. D’autres travaux, plus rares, montrent que les logiques et critères discriminatoires opèrent dans la sélection des futur.e.s enseignant.e.s, et que le racisme s’éprouve, par exemple, pour les personnels vus comme noir.e.s et/ou héritiers de l’immigration, tout au long des carrières. De récents, mais encore trop rares, travaux statistiques permettent aussi de mettre au jour les processus discriminatoires visant les personnes vues comme musulmanes dans l’accès aux filières universitaires ou dans l’accès aux écoles privées. Certaines enquêtes font également apparaître l’ampleur de l’expérience ou du sentiment d’être racisé.e ou discriminé.e selon l’origine ou la couleur de peau, à l’école comme à l’université, tandis que d’autres montrent l’importance et l’impact de la ségrégation ethnique dans le système scolaire. Nous sommes toutefois encore loin de disposer d’une analyse d’ensemble, solide et systématique, des mécanismes producteurs du racisme et des discriminations raciales dans les espaces scolaire et académique, et dans le fonctionnement de ces institutions.

Saisir le racisme et la discrimination comme rapport social

La faible légitimité de ces questions n’est pas sans lien avec une représentation courante du racisme comme relevant principalement soit d’une idéologie imputée prioritairement à l’extrême-droite, soit de « dérapages » individuels et exceptionnels, et d’une conception des discriminations comme relevant, soit d’actes individuels délibérés, soit de politiques systématiques (en référence aux expériences historiques institutionnalisées tels que la ségrégation aux États-Unis ou l’apartheid en Afrique du Sud). Une telle représentation sous-tend les cas politiquement les plus visibles, en France, à l’exemple du travail de la « Commission contre le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III ». Mais elle est également attestée au niveau des professionnels scolaires, et sous-tend une bonne part des pratiques d’éducation antiraciste.

L’institution scolaire et ses agents tendent à attribuer la source du problème aux publics scolaires, notamment de banlieues, supposés insuffisamment socialisés aux « valeurs de la République ». Cela renvoie à une lecture raciste du problème, dans le sens où le discours raciste « reproche [aux] enfants [de familles immigrées] d’introduire dans l’école les problèmes de la crise urbaine et d’être source de paralysie pour les enseignants, de tensions, de violence, ou d’une ethnicisation qui se prolonge par des provocations culturelles ». [4]

Une telle conception témoigne aussi d’un brouillage conceptuel : en effet, à l’instar du classisme et du sexisme, le racisme et la discrimination raciale relèvent d’un système de hiérarchie sociale fondé sur des processus de racisation, au sens où l’a défini Colette Guillaumin, des individus et des groupes. Ces processus ne se réfèrent pas nécessairement explicitement aux catégories de « races », mais peuvent emprunter et essentialiser les registres de la culture, de la religion, etc., et donc aussi se revendiquer de la laïcité. Inscrit durablement et structurellement dans l’ordre du monde, ce système hiérarchique s’actualise à travers des interactions, des pratiques, des organisations ou dans le fonctionnement courant des institutions.

Ce système de hiérarchie sociale emprunte à des valeurs et des idées racistes toujours en circulation, parfois sous des formes et/ou visant des populations-cibles spécifiques – « islamophobie », « antisémitisme », « racisme anti-roms », etc. –, selon une terminologie qui fait l’objet de débats dans les espaces académiques comme politiques. Mais il a également une face pratique et matérielle, et s’inscrit dans un ordre d’expérience quotidien. Ainsi, des micro-logiques d’agression, d’exclusion, de discrimination et d’humiliations, vécues régulièrement, font système et font écho à des macro-logiques plus structurelles et parfois institutionnalisées (discriminations légales, etc.).

À l’école comme ailleurs, la réalité du racisme et de la discrimination fonctionne plus fréquemment à bas bruit, se manifestant de manière diffuse dans les pratiques les plus courantes, banales et souvent impensées de la vie de tous les jours. C’est pourquoi elle peine à se faire voir et reconnaître comme telle, du point de vue des professionnel.le.s et des institutions, mais aussi parfois des individus et groupes qui les vivent directement, ceux-ci pouvant être amenés à euphémiser ces expériences. Elle se traduit en tout cas dans une expérience singulière et dégradée de socialisation, de formation, ou de vie, au sein du cadre scolaire ou universitaire.

Poser la question du racisme et des discriminations raciales à l’école et à l’université ne peut cependant se faire de manière entièrement autonome, vis-à-vis d’autres rapports sociaux tels que la classe sociale ou le sexe. Les expériences sociales sont différenciées selon la position des personnes dans l’ordre du genre et/ou des sexualités, ou selon la position socio-économique des groupes sociaux en présence, donc aussi selon les territoires d’implantation des établissements scolaires et académiques. Il est donc nécessaire de prendre en compte la manière dont opère, dans les espaces éducatifs, l’articulation des divers rapports de pouvoir, en tenant compte de la singularité de ces espaces, structurés l’un et l’autre par des systèmes spécifiques de pouvoir, d’organisation et de distribution du travail – en lien avec le savoir –, et traversés par le rapport de hiérarchisation à la fois entre adultes et enfants, entre enseignant.e.s et élèves ou étudiant.e.s., et entre catégories d’agents.

Un état des lieux de la question

Le colloque « Racisme et discriminations raciales, de l’école à l’université » qui s’est tenu à Paris-Diderot fin septembre 2018, visait entre autres choses à faire un état des lieux actualisé de ces questions. Lors des trois journées, outre la synthèse des connaissances accumulées, qui fera l’objet d’une publication des actes en 2019, certains points sont apparus particulièrement saillants.

Le premier pose le problème des termes, de leur définition et la nécessité de décoloniser nos façons de penser. Ainsi les contraintes qu’imposent une définition juridique pour les notions de « discrimination » et de « racisme » et l’idée que la seconde réfère toujours au niveau idéel alors que la première relèverait d’expressions matérielles, montrent leurs limites pour la compréhension du phénomène. Les travaux présentés dans le colloque révèlent des usages extensifs, en empruntant des notions forgées dans d’autres espaces socio-politiques ou d’autres champs, telles que « racisme institutionnel », « discrimination systémique » ou encore « racisme structurel ». Dans les faits, ces extensions visent à montrer que le racisme ne se situe pas uniquement ni d’abord dans les idées, mais qu’il a des ressorts et des effets bien concrets, qui ne peuvent cependant pas toujours être compris comme des discriminations raciales/racistes (catégories elles-mêmes objet de controverses).

Un deuxième axe à souligner est le développement de récents travaux sur le racisme et les discriminations raciales dans les milieux académiques, et la grande convergence des résultats d’enquête, avérant le poids de ces processus sur les trajectoires scolaires et universitaires – et ipso facto tout au long de l’existence. La sociologue britannique Kalwant Bhopal a souligné le poids du système éducatif dans la reproduction des inégalités. Philomena Essed démontre que Le racisme est profondément ancré dans la culture universitaire et s’adapte à elle.

En France, les résultats d’enquête, certes encore fragiles et qui vont sans doute encore faire l’objet ici et là de dénégations, vont dans le même sens : des travaux en cours, à l’université de Paris Nanterre sous la direction d’Abdellali Hajjat et à l’université Paris-Diderot menés avec les étudiant.e.s du master « Migrations et relations inter-ethniques », commencent à dévoiler tant l’ampleur du racisme et des discriminations vécus, que leurs processus de production, en même temps que les résistances institutionnelles à considérer le problème, rendant excessivement difficile l’émergence publique de paroles comme de recherches sur ce problème.

Les chercheurs, comme d’autres acteurs de la lutte contre le racisme et les discriminations dans les écoles et l’enseignement supérieur, soulignent tous la frilosité de ces institutions à accepter de se saisir de ces questions. Ils reviennent sur les logiques de dénégation et les termes du rapport social dans lequel s’ancrent ces logiques : des artifices rhétoriques qui visent à évacuer la question au nom de la laïcité ; mais aussi le grand obstacle que pose la lutte des places dans la société, le privilège des blancs et les mécanismes d’invisibilisation de l’imposition de la normativité blanche, analysés par les sociologues K. Bhopal et P. Essed. En dépit de ces nombreux obstacles, qui, en France, freinent l’avancée des recherches empiriques, les chercheurs insistent sur la nécessité de déployer des stratégies chemin faisant au sein des institutions pour que ces questions gagnent progressivement en légitimité.

Il s’agit de vrais leviers sur lesquels s’appuyer pour les faire avancer sur les agendas de ces organisations dans un contexte de rétrécissements des idéaux de liberté, égalité, fraternité. Parmi ces stratégies, soulignons celle qui appelle à l’ouverture locale d’espaces de parole permettant de faire émerger et de conscientiser les expériences ; celle qui appelle à documenter, comprendre et analyser les résistances et dénégations, pour les déconstruire ; celle qui vise à contourner les résistances en entrant par la question de l’inclusion – ainsi que l’a suggéré la sociologue québecoise Marie Mc Andrew -, ou encore celle qui, à l’instar du Défenseur des droits, Jacques Toubon, invite l’université à multiplier les informations et rendre visibles les modes de recours pour porter plainte.

Lors de l’ouverture du colloque tenu à Paris-Diderot, la Présidente de l’université, Christine Clerici, a souligné l’importance de ces rencontres et la responsabilité des universités d’en appuyer l’organisation. Elle a rappelé qu’il est dans le rôle d’universitaires de mesurer scientifiquement les phénomènes sociaux de racisme et de discriminations raciales dans le monde académique, et ce aux fins qu’une politique puisse s’appuyer sur des faits. Elle a renforcé son propos en précisant que cette démarche scientifique était indispensable parce que, face aux polémiques, « la réponse par la recherche efface toute discussion possible ».

Si, malheureusement, nous pouvons craindre que les analyses scientifiques n’échappent pas aussi aisément aux polémiques de mauvais aloi, – comme la tentative de discrédit et d’intimidation qui a justement visé le colloque – nous ne pouvons que souligner, dans ses propos, un soutien aux travaux de recherche, à commencer par le soutien au lancement d’une grande enquête sur l’expérience du racisme et les discriminations auprès des étudiants et des personnels des universités.

Article écrit en collaboration avec l’ensemble du comité d’organisation du colloque « Racisme et discriminations raciales, de l’école à l’université », 27-29 septembre 2018, Paris-Diderot.

 


[1] Dubet F. (1993), « Le racisme et l’école en France », in Wieviorka M. (dir.), Racisme et modernité, Paris, La Découverte, p. 299

[2] Payet J-P « École et Immigration : Un bilan des travaux (1996-2002),un programme de recherche » in Ville-École-Intégration Enjeux, n° 135, décembre 2003 ; Lorcerie F. (2004), « Écoles et appartenances ethniques. Que dit la recherche ? », Rapport pour le PIREF, Ministère de l’Éducation nationale, Direction de la recherche ; Dhume F., Dukic S., Chauvel S., Perrot P., Orientation scolaire et discrimination. De l'(in)égalité de traitement selon « l’origine », Paris, La Documentation française, 2011

[3] Durand J.-C., « Les élèves d’origine asiatique, maghrébine et tsigane vus par le maître », Intercultures, SIETAR-France, n°14, 1991, p.37-47.

[4] Wieviorka M., Le racisme, une introduction, Paris, La Découverte/Poche, 1998, p.99

 

Marguerite Cognet

Sociologue, Maîtresse de conférences à l'Université Paris-Diderot

Fabrice Dhume

Sociologue, maître de conférences associé à l'université Paris-Diderot

Mots-clés

Laïcité

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Par

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Notes

[1] Dubet F. (1993), « Le racisme et l’école en France », in Wieviorka M. (dir.), Racisme et modernité, Paris, La Découverte, p. 299

[2] Payet J-P « École et Immigration : Un bilan des travaux (1996-2002),un programme de recherche » in Ville-École-Intégration Enjeux, n° 135, décembre 2003 ; Lorcerie F. (2004), « Écoles et appartenances ethniques. Que dit la recherche ? », Rapport pour le PIREF, Ministère de l’Éducation nationale, Direction de la recherche ; Dhume F., Dukic S., Chauvel S., Perrot P., Orientation scolaire et discrimination. De l'(in)égalité de traitement selon « l’origine », Paris, La Documentation française, 2011

[3] Durand J.-C., « Les élèves d’origine asiatique, maghrébine et tsigane vus par le maître », Intercultures, SIETAR-France, n°14, 1991, p.37-47.

[4] Wieviorka M., Le racisme, une introduction, Paris, La Découverte/Poche, 1998, p.99