Politique

Malaise dans la représentation

Politiste

Le mouvement des « gilets jaunes » s’est fait le révélateur de nombreux maux sociaux. Il a émergé et s’est développé hors de toute affiliation partisane et dans le refus de la délégation comme du porte-parolat. Ce fut un élément de force mais aussi de faiblesse. Dans sa phase de repli, le mouvement s’est retrouvé sans représentants pour négocier des concessions substantielles et les modalités d’une sortie de crise. Les « gilets jaunes » ont ainsi laissé toute liberté au chef de l’État et au gouvernement pour rétablir l’ordre politique routinier au moindre coût.

La mobilisation des « gilets jaunes » a donné à voir des situations de grande détresse sociale. Aux journalistes qui se tournaient vers eux à la faveur des événements, des participant.e.s ont expliqué qu’ils/elles n’avaient pas les moyens de chauffer leur maison l’hiver venu ou qu’elles/ils ne nourrissaient leur famille que de pâtes ou de pommes de terre dès le 20 du mois. Ces situations sociales sont habituellement invisibilisées dans les médias et dans les espaces de débats politiques. Les partis sont ainsi pris en flagrant défaut de représentation.

Publicité

Car représenter c’est notamment donner à voir le monde social et, dans le cas analysé ici, les situations de détresse qui ont soudain affleurer dans le cours de ces mobilisations. Ce mouvement des « gilets jaunes » a touché certaines fractions des catégories populaires et intermédiaires : employés, ouvriers, travailleurs à temps partiel, notamment des femmes, auto-entrepreneurs en difficulté, retraités devant vivre avec des pensions inférieures à 1 000 euros par mois, salariés rémunérés en-deçà et autour du SMIC, mais aussi au-delà, couples d’actifs avec enfants obligés à diverses privations pour vivre avec leur budget de 3 000 euros par mois, petites professions indépendantes. Tous ont insisté sur leurs difficultés économiques liées non seulement à leurs niveaux de revenu, mais aussi à leur résidence dans des zones rurales ou périphériques qui les condamne à des usages contraints de l’automobile.

Ce sont ces catégories qui pâtissent au premier chef de la disparition des commerces et des médecins de proximité et des réductions des services publics (trains, écoles, hôpitaux, maternités, services postaux, centre des impôts, services administratifs) imposées avec obstination par les gouvernements de gauche ou de droite depuis de nombreuses années. De manière significative, ceux qui ont décidé l’augmentation de la « taxe carbone » ne se sont guère préoccupés des répercussions, pourtant intenables pour beaucoup des personnes qui se sont alors mobilisées, et aussi pour d’autres qui n’ont pas rejoint le mouvement. C’est après l’enclenchement des occupations des ronds-points, des manifestations et des « violences » associées, que certains ont regretté que l’on n’ait pas songé à des mesures préventives pour amortir le « choc de taxation » qui était imposé à des fractions de la population déjà à la limite de la rupture. Défaut de représentation encore !

Ces « gilets jaunes » ont d’ailleurs répété qu’ils ne se sentaient pas représentés. Beaucoup d’entre eux se tenaient déjà à distance de la politique et ils ont mené leurs actions à l’écart des organisations représentatives établies.

Alors pourquoi les partis politiques, notamment ceux qui se veulent leurs représentants, n’ont-ils pas pu ou su porter la parole, les doléances et les aspirations de ces catégories en difficulté ? Il faut sans doute évoquer trois raisons. Faute de place, on se limitera ici à une énumération sommaire de facteurs [1].

La première raison du malaise dans la représentation est la conséquence de la réduction des marges de manœuvre des gouvernants et des partis de gouvernement. La mondialisation des échanges impose des pressions à la baisse sur les salaires et les conditions de travail depuis plusieurs décennies. Les gouvernements sont relativement dépourvus de moyens pour endiguer cette tendance, comme on l’a vu avec les bricolages laborieusement mis en place après les manifestations du 1er décembre 2018 pour essayer d’augmenter le pouvoir d’achat des plus démunis sans pouvoir agir directement sur les salaires. La mondialisation a également affecté l’État social construit de longue date dans les luttes et les compromis historiques et qui a été rogné de toutes parts par les concurrences fiscales entre les États, les évasions fiscales, l’hégémonie du néo-libéralisme et des politiques néo-libérales d’orthodoxie comptable, d’austérité et de démantèlement des États et des services publics conduites parallèlement avec obstination.

Les défauts de représentation ne sont donc pas imputables aux seuls partis politiques et à ceux de leurs dirigeants qui ont été en charge du gouvernement. Mais les partis y ont néanmoins contribué. En effet, et c’est un deuxième élément d’explication, les partis ont prolongé leur mouvement d’autonomisation engagé de très longue date et ils se sont ainsi davantage coupés du monde social.

D’un côté, les partis intéressent moins les individus extérieurs au monde de la politique mais ils intéressent de plus en plus les professionnels de la politique.

On annonce souvent la disparition des partis politiques et leur remplacement par d’autres formes d’organisation, vantées comme plus souples, agiles, horizontales et affines aux révolutions numériques. Cette hypothèse est contestable car s’il est vrai que les partis se sont affaiblis dans divers domaines, ils se sont dans le même temps renforcés sous divers rapports. D’un côté, en effet, avec de rares exceptions, dans tous les pays, les partis politiques ont, dans l’ensemble, perdu des adhérents, des militants, des sympathisants et des électeurs. Mais, dans le même temps, ils se sont renforcés sous le rapport de leurs capacités à s’attribuer des financements publics. Il ne s’agit pas seulement des financements directs comme ceux versés aux partis français en fonction du nombre de voix obtenues à l’occasion des élections législatives et du nombre de leurs parlementaires.

Plus largement, de longue date, la plupart des femmes et hommes politiques vivent pour et de la politique grâce à des financements publics, principalement par l’intermédiaire des indemnités associées à l’exercice de mandats électifs nationaux, locaux ou européens. Ils ont plus récemment pu recruter et rémunérer des collaborateurs grâce aux dotations que les assemblées parlementaires mettent à leur disposition ou aux budgets des collectivités territoriales qu’ils dirigent. Ces positions d’assistant parlementaire ou de membre des cabinets des dirigeants des exécutifs locaux sont devenues une filière d’accès prédominante aux positions de pouvoir politique. Les partis politiques tendent également à monopoliser le recrutement politique. Rares sont les parlementaires, maires des grandes villes, dirigeants des grandes intercommunalités, et membres des exécutifs régionaux et départementaux qui ne sont pas liés à un parti politique.

Ainsi, d’un côté, les partis intéressent moins les individus extérieurs au monde de la politique (électeurs, sympathisants) ou ceux qui se situent à ses périphéries (adhérents, militants) mais, dans le même temps, ils intéressent de plus en plus les professionnels de la politique et les aspirants à l’entrée dans la carrière politique. Max Weber écrivait que les partis politiques constituent un type particulier d’ « entreprise politique », c’est-à-dire d’action continue en vue de la conquête de positions de pouvoir politique et, qu’à ce titre, ils sont nécessairement l’ « entreprise des intéressés », c’est-à-dire de ceux qui sont personnellement concernés par cette conquête.

Plus encore que par le passé, les partis politiques contemporains sont bien les entreprises des intéressés. L’invention partiellement simultanée des partis et de la professionnalisation politique a marqué un processus d’autonomisation relative des organisations politiques par rapport à leurs bases sociales. Ce processus s’est poursuivi et renforcé dans la période immédiatement contemporaine, sans que l’on puisse pour autant soutenir que le processus va se poursuivre indéfiniment, jusqu’à une sorte d’autonomie absolue, comme l’avancent certains théoriciens de la cartellisation des partis comme Richard Katz et Peter Mair.

L’autonomisation renforcée des acteurs politiques a contribué à les couper du monde social et cette évolution a été renforcée en troisième lieu par un mouvement parallèle d’évidement des partis. Cet évidement se manifeste à travers le rétrécissement des causes défendues par les organisations, spécialement par celles en situation d’accéder au pouvoir, par la régression de l’activité programmatique et l’affaiblissement de la portée des programmes partisans, par un recul des débats internes, par la disparition des journaux, magazines, revues théoriques, maisons d’éditions internes et des écoles de formation pour les militants, par l’appel à des prestataires de services marchands dans les domaines de la communication, des sondages et de l’événementiel et, corrélativement, par l’affaissement des activités bénévoles, par l’affaiblissement des sociabilités partisanes, le délitement des organisations satellites spécialisées et de toutes les « technologies » d’intéressement paradoxal des individus portés à se tenir à distance du politique.

L’évidement conduit à la fermeture sur soi des organisations et à l’affaiblissement de leurs ancrages sociaux, comme l’a montré le défaut de représentation des catégories participantes au mouvement des « gilets jaunes ». La professionnalisation renforcée a également contribué à la raréfaction des recrutements d’acteurs politiques issus des catégories populaires ou intermédiaires, à contre-courant des tendances spontanées des sélections sociales. Les embourgeoisements des partis contribuent eux-aussi à l’affaiblissement de leurs encrages sociaux dans les catégories populaires et intermédiaires des régions rurales et périphériques. Des professionnels de la politique issus des milieux populaires seraient mieux à même de percevoir les difficultés et d’exprimer les aspirations de leurs membres que leurs collègues d’origine plus élevée ou que ceux qui ont toujours évolué dans les cercles politiques.

D’innombrables enquêtes sociologiques ont montré que, contrairement aux dogmes et mythes officiels des systèmes politiques se réclamant de la démocratie, les individus ne sont pas égaux devant la politique.

On pourrait rester indifférent à ces évolutions si l’on ne voyait qu’elles ne sont pas sans conséquence au-delà des partis eux-mêmes. Car l’autonomisation et l’évidement des partis tendent à renforcer les inégalités politiques. D’innombrables enquêtes sociologiques ont en effet montré que, contrairement aux dogmes et mythes officiels des systèmes politiques se réclamant de la démocratie, les individus ne sont pas égaux devant la politique. Certains sont mieux équipés que d’autres pour exercer leur « métier » de citoyen par leurs « propres » moyens. La capacité à s’orienter en politique pour faire et tenir ses choix de manière conséquente dépend de divers facteurs et en premier lieu du niveau d’éducation. Les personnes les mieux dotées en capital culturel se sentent en mesure, en droit et en devoir d’intervenir pour leur propre compte dans les formes et les limites des possibilités ouvertes aux citoyens « ordinaires » dans un système représentatif. Elles disposent de leurs propres moyens de production ou, plus souvent, de reproduction, de leurs opinions politiques.

Inversement, plus le niveau culturel s’abaisse plus les individus se sentent incompétents pour s’occuper de politique et tendent à se tenir à l’écart, ou à s’en remettre à des directeurs d’opinion, par exemple lors des élections, des votations, à l’exemple des divers types de référendums, des réunions publiques et de la mise en place de « dispositifs de démocratie participative ». Il faut un surcroit de travail et d’énergie politique, notamment des organisations partisanes spécialisées, pour intéresser et mobiliser ces fractions du public et les aider à s’orienter dans les débats et les luttes politiques. L’affaiblissement des partis politiques s’accompagne d’une diminution de leur travail et capacité d’encadrement et d’assistance. Il en résulte un accroissement des inégalités de participation politique, notamment électorale. La comparaison des pays comme la France et les États-Unis montre que l’existence d’un mouvement et de partis « ouvriers » permettait dans le passé de limiter les inégalités de participation électorale selon le milieu social. Ces inégalités se sont considérablement renforcées depuis plusieurs décennies et, sous ce rapport, les statistiques électorales françaises se sont rapprochées de celles établies outre-Atlantique.

Avec l’affaiblissement des partis, les citoyens « ordinaires » – c’est-à-dire ceux qui n’ont pas d’implication politique particulière – sont davantage livrés à eux-mêmes. C’est un facteur d’affaiblissement des identifications collectives. Ainsi les partis politiques qui avaient concouru dans le passé à la construction d’une « classe ouvrière » ont contribué à sa déconstruction dans la période plus contemporaine. Les capacités d’action collective en ont été également affectées.  Du point de vue de l’analyse sociologique, les mobilisations des « gilets jaunes » sont improbables et donc remarquables. Des individus qui se tenaient à distance de la politique ont réussi à se mobiliser sans l’appui d’organisations collectives établies. La crainte d’un possible emballement des « violences » au début du mois de décembre 2018 leur a permis d’obtenir quelques concessions relatives au pouvoir d’achat des bas salaires et à la taxation et, peut-être à l’indexation, des « petites retraites ».

Mais la comparaison avec les mobilisations du passé montre aussi qu’ils n’ont pas été associés aux décisions de sortie de crise. En 1936 comme en 1968, les grands mouvements de mobilisation ont débouché sur des négociations collectives incluant des représentants des groupes mobilisés. Des avancées significatives avaient été ainsi obtenues dans le sens des aspirations exprimées à travers les mobilisations. Les « gilets jaunes » ont exprimé des revendications diverses et évolutives, sans hiérarchisation ni priorisation. Ils ont refusé la délégation, le porte-parolat et la mise en place de relations de pouvoir au sein de leur mouvement. Ces formes inédites d’organisation ou de refus d’organisation ont été un élément de force mais aussi de faiblesse. Dans sa phase de repli, le mouvement s’est retrouvé sans représentants pour négocier des concessions substantielles et les modalités d’une sortie de crise. Les « gilets jaunes » ont ainsi laissé toute liberté au chef de l’État et au gouvernement pour rétablir l’ordre politique routinier au moindre coût.

 


[1] Le lecteur qui souhaiterait prendre connaissance d’analyses plus développées pourra se reporter à l’ouvrage collectif intitulé Que faire des partis politiques ? que Willy Pelletier et moi-même avons coordonné et publié aux éditions du croquant.

Daniel Gaxie

Politiste, Professeur émérite à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Mots-clés

Gilets jaunes

Pour une éthique du professeur

Par

Ce n’est pas chose de peu que de devenir professeur de l’École de la République. Alors, pourquoi ne pas doter la profession d’une charte publique de déontologie, voire, créer à l’image de la médecine, un... lire plus

Une crise de la parole

Par

La parole politique semble, plus qu'avant, être traversée de fake news, de théories complotistes, de rumeurs infondées, de doubles discours, si cet élan sophiste n'est pas neuf, il incarne une crise de la parole.... lire plus

Notes

[1] Le lecteur qui souhaiterait prendre connaissance d’analyses plus développées pourra se reporter à l’ouvrage collectif intitulé Que faire des partis politiques ? que Willy Pelletier et moi-même avons coordonné et publié aux éditions du croquant.