Rediffusion

Le tournant vaccinal : prendre soin du monde à l’ère pandémique

Historienne

La campagne de vaccination massive contre le Covid-19 se poursuit, avec notamment l’injection des troisièmes doses et le début de la vaccination des 5 à 11 ans pour les enfants à risque. La manière dont se déploie cette vaccination illustre un tournant de la santé publique – une santé publique qui, à force de responsabiliser les individus, est devenue verticale et moralisatrice, au risque de faire passer l’enjeu d’une démocratie sanitaire au second plan. Rediffusion du 13 octobre 2021

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Il est un constat qu’il faut d’emblée énoncer : si la vaccination massive ouvre grand la possibilité de concevoir la pandémie de Covid-19 autrement, en aval d’une crise sanitaire, elle n’est pas notre planche de salut. Réclamée à cor et à cris par certains tandis que son passage en force suscite la colère d’autres, elle charrie des crispations qui soulignent ensemble un tournant vaccinal en santé publique. C’est ce prisme, produit du télescopage de trois processus entamés avec les années 1970, qui a transformé l’acte en devoir individuel plutôt que de le préserver en bien commun. Alors que l’OMS recommande depuis octobre dernier le déploiement à grande échelle du vaccin Mosquirix, destiné à protéger l’Afrique du paludisme[1], la réflexion sur ce tournant est urgente.

La fin de la santé publique

Le 24 septembre, un éditorial incisif du British Medical Journal déplorait la fin de la santé publique britannique à la veille de la suppression par le gouvernement de Boris Johnson de Public Health England au profit d’un Office for Health Improvement and Disparities.

L’usage de « disparités », aux dépens d’« iniquités », alimente ces jours-ci des discussions tendues pointant davantage que des finesses de langage. À raison. L’incapacité à prévoir, avant celle d’éviter une amplification des inégalités et injustices sociales durant le Covid-19, entérine une désagrégation de la santé publique sur laquelle nous nous sommes prononcée dans les colonnes d’AOC il y a dix-huit mois[2]. Nous nous y exprimions sur le désengagement de l’État, la personnalisation d’une offre sanitaire ultra-technologisée et hospitalo-centrée ainsi que sur la responsabilisation de l’individu « qui doit savoir quoi faire » pour vivre mieux, plus longtemps, à moindres frais.

Sans renier cet inventaire, on forcera ici le trait d’une biomédicalisation des possibles prophylactiques réduisant le champ de la santé à sa portion congrue et reléguant aux oubliettes un appareil didactique capable de soutenir des pratiques préventives inclusives et efficaces au quotidien. Ces tendances ont participé à faire de la vaccination l’incarnation erronée d’une intervention égalisatrice « victime de son succès ». Elles ont miné son acceptabilité, et en premier lieu son intelligibilité sociale.

Les vaccins sont, sans conteste, des outils flamboyants, dont les déclinaisons marquent à partir des années 1950-1960 le poids de jeunes sciences – virologie, vaccinologie, immunologie, avant génétique, biologie moléculaire et pharmacogénomique – aux potentialités quasi infinies. Mais ils s’imposent dès lors en technologies de pointe insaisissables. Sans évoquer l’ARN messager, qui sait vraiment comment fonctionne le système immunitaire? Ce qu’est l’immunité collective, comment et pourquoi on se doit de l’atteindre?

Cette absence d’éducation aux intentions de la vaccination, aux programmes qui la mettent en scène, et plus largement aux vertus d’une santé publique, on la retrouve exprimée dans une critique désormais familière, d’une offensive anti-Covid qui serait (trop) « politique ». Le phrasé décontenance : la santé publique est politique puisqu’elle relève de l’État et de ses agents. Il renvoie simultanément à un manque de compétence préventive, un penchant pour le maniement du bâton – interdire les lieux de loisir aux non-vaccinés – et de la carotte – « le début de la fin » du pass sanitaire dans les départements où la situation s’améliorera[3] – dénué de pédagogie et de considération de la portée d’un geste-spectacle inscrit dans un combat de plus en plus monolithique et intransigeant.

La rançon de ce dogmatisme sur des systèmes de santé néo-libéralisés en tension vient à l’esprit sous la forme de la démission annoncée d’infirmières exténuées et invisibilisées que l’on aura contraintes à se faire piquer. D’autres de ses conséquences sur le cours du coronavirus s’avèrent déjà bien réelles, liées à la marginalisation de mesures de dépistage en particulier, au déremboursement de tests en France dont la majorité serait marque d’altruisme[4] ou à la résistance gouvernementale au déploiement d’autotests dans les écoles québécoises[5]. Quant à la décision absurde des Centers for Disease Control (CDC) de prôner en mai dernier l’abandon du port du masque dans les espaces publics et fermés, elle manifeste une surdose de confiance dans une panacée injectable[6]. Elle n’en témoigne pas moins de la misère de la santé américaine.

Les CDC se sont rétractés en juillet. Il n’en reste pas moins que l’on peut diagnostiquer chez leurs dirigeants une forte myopie à l’endroit de taux de vaccination composites et de leurs raisons d’être. La sous-protection de l’Alabama[7], comme celle des quartiers métissés de Montréal[8] ou des « socialement désaffiliés » de Molenbeek[9], met en exergue un défaut polymorphe d’accessibilité – géographique, économique, même dans les états et les pays où la vaccination est gratuite, et culturelle – à l’offre de services et un régime de double, voire de triple peine. C’est dans ces espaces qu’on a payé le plus lourd tribut au virus, que l’on fustige le plus facilement les non-vaccinés alors qu’il y est surtout question, pour reprendre l’économiste Amartya Sen[10], d’une incapabilité d’être en bonne santé, nourrie par un racisme systémique et des expériences répétées de maltraitance médicale. L’Alabama, rappelons-le, est terre de l’étude de Tuskegee sur la syphilis (1932-72)[11], mémorialisée sur les réseaux sociaux depuis des mois.

La fin de la santé publique revient à miser sur une solution pharmaceutique qui fait fi d’injustices criantes au risque de déchirer plus avant un tissu social fragile. Et pas simplement à mettre, à tort au demeurant, tous ses œufs dans un seul panier[12].

Le vaccin, un médicament (pas) comme les autres

La vaccination du monde, d’une fraction du monde, cristalliserait donc les errements de la santé publique, tant son délitement que sa monochromisation. Elle procède en parallèle d’une pharmaceuticalisation dans le giron de laquelle le vaccin, médicament et objet social, déplace les frontières entre normal et pathologique, inclusion et exclusion[13], et questionne tant l’empreinte des savoirs médico-sanitaires que les pouvoirs qui y sont accolés.

Ce temps de solutions pharmaceutiques (les non-pharmaceutiques, les mesures de distanciation sociale, ne pouvaient être qu’un pis-aller temporaire) s’exprime aujourd’hui à la fois dans des non-, des sous-, des sur-consommations vaccinales et dans des pratiques thérapeutiques compensatoires. Évoquons côte à côte, au-delà des refus catégoriques et des observances récompensées, le rejet ou le report de la seconde dose, le recours à l’hydroxychloroquine, à l’Ivermectine, aux injections d’anticorps (une prophylaxie post-exposition normalement réservée aux immunodéprimés[14]) et bientôt au Molnupiravir de Merck, pilule « révolutionnaire » dans le traitement des formes graves de Covid-19 et extrêmement coûteuse[15].

Ces ajustements n’évoquent pas qu’une préférence pour le traitement d’une infection jugée bénigne. Ils sont le fait d’individus qui revendiquent un droit, celui de choisir. Ils sont attachés à une densification inédite et pressée de la production de connaissances, de données chiffrées et de remèdes à la contamination – pas moins de 184 « vaccins » sont en phase de développement préclinique[16] – immédiatement comparés et constamment hiérarchisés. Déclarant en mars « le meilleur vaccin pour vous, c’est le premier qui vous est offert » le premier Ministre du Canada Justin Trudeau faisait étonnamment fi de cette réalité[17].

Dans ce mouvement confus, l’industrie communique directement avec un public déboussolé, au nom de la transparence, à propos des risques de thrombose associés à « Astra Zeneca », avec un effet de customisation des protocoles vaccinaux ; les instances de régulation se déchirent sur l’introduction d’une troisième dose, promue ouvertement par Pfizer sous couvert d’une science construite sur le terrain de la campagne israélienne[18]. Ce rappel, qui tend à convaincre des décideurs en pleine fatigue pandémique, rend à lui seul compte de l’immense plasticité des « groupes à risque » (dont les « vieux inoculés »), de la notion d’immunité (et de sa durée) et d’une pathologie, chronique et probablement sous peu endémique, contre laquelle une protection annuelle sera de mise.

Si la vaccination façonne la maladie et pas uniquement les vagues épidémiques, ces bricolages n’ont pas juste à voir avec une santé publique qui parierait (trop) sur l’individualisation de la précaution. Ni avec un consumérisme sanitaire présumé et forcément indu. Ils indiquent une biomédicalisation de la santé et de sa promotion qui renouvelle les connivences entre entreprises, laboratoires, états et experts.

Depuis les années 1970, on assiste à un éclatement des options vaccinales : augmentation de l’éventail des maladies évitables par la vaccination, les MEV, avec un nombre d’injections chez les 0-5 ans qui a quadruplé, multiplication des marques de commerce pour un même antigène, élargissement de la gamme de produits polyvalents « pratiques » et des modalités d’ingestion. Pendant que certains espèrent vacciniser le monde par le biais de lifestyle vaccines[19]contre le diabète, l’hypertension ou le tabagisme et de vaccins personnalisés[20], l’industrie de l’immunisation, privatisée, mondialisée et redevenue lucrative grâce au génie génétique[21], se glisse dans les interstices existant entre produit de consommation, médicament de confort et médicament essentiel.

On doit saisir l’atomisation des formes d’hésitation vaccinale dans ces cadres entremêlés, brouillant le portrait de l’hésitant-type, enfin de l’hésitante-type, cette mère blanche éduquée qui s’inquiète de la saturation du système immunitaire de sa progéniture.

Une arme de prévention massive qui s’enraye

Les scepticismes continuent pourtant d’être assimilés à des refus catégoriques. Il s’agit là moins d’un impensé que d’une propension stratégique au manichéisme. Mobilisée indifféremment par les médias, les politiques et les cliniciens, celle-ci martèle la supériorité de la science et brandit le spectre d’un pouvoir contaminant de dangereux « anti ». Elle distingue le bon citoyen (vacciné dès qu’on lui en a donné l’autorisation et qui fait un selfie pour le prouver) du mauvais (ce covidiot qui se repentira sur son lit d’hôpital[22] ou verra sa nécrologie affichée sur sorryantivaxxer.com). Si elle cible toujours l’individu, elle est indispensable à une santé mondiale devenue vaccinale pour réaliser un vieux rêve : l’éradication des maladies infectieuses, quête qui en est paradoxalement venue à inciter au repli sur soi bien avant la stratégie Covid-0 de la Nouvelle-Zélande.

Le grand récit vaccinal a pris son essor dans les années 1960 aux États-Unis, la « nation vaccinale » par excellence[23]. La polio domptée, l’heure est à la mise au point de substances stimulant la production d’anticorps contre le virus de la rougeole qui reste un des principaux tueurs d’enfants dans le Sud et met en péril la productivité nationale. Ultra-contagieux, celui-ci confine en effet ces mères récemment entrées sur le marché du travail. Après une première campagne « d’éradication locale » infructueuse, l’objectif « d’élimination indigène » (1978) du virus constitue un premier pas vers son extermination définitive[24].

L’OMS répond d’abord par la tiédeur à une ambition décrétée utopique. Héritiers de la médecine sociale est-asiatique et latino-américaine, les soins de santé primaires[25] doivent à l’époque permettre d’imaginer la « santé pour tous » d’ici 2000 par l’intégration, à l’échelle très locale, d’une offre préventive et curative de base. Le Programme élargi de vaccination (PEV) pensé à Genève, qui démarre, envisage lui l’augmentation des taux de vaccination en levier parmi d’autres de réduction de la mortalité infantile. Il faudra attendre les années 1990 pour que la perspective croisée d’exterminer pathogènes agressifs et terrorisme apatride porte une « économie de l’émergence », peaufine un art de l’immunisation préemptive[26] et alimente les « investissements en santé » de la Fondation Bill & Melinda Gates pour qui l’anéantissement des MEV sert d’antidote juteux à la pauvreté.

La rencontre entre soif éradicatrice, intérêts philantro-capitalistes et sécuritisation sera finalement scellée autour de la nécessité d’étapes pour assurer la défense du troupeau-monde. Après l’élimination nationale d’une MEV, viendront les régionales (régions OMS), puis la globale. Le plan appuie cette gouvernance sanitaire par les nombres décrite par le juriste Alain Supiot[27] qui sert la reddition de comptes auprès des bailleurs de fonds et l’atteinte de cibles par le truchement d’indicateurs en apparence neutres.

La vaccination du plus grand nombre devient le moyen et la fin ; elle pousse conjointement les États-nations à l’isolationnisme, à des formes indues de surveillance et de concurrence viriliste. C’est elle qui commande le stockage à Ottawa de 17,8 millions de doses dont une bonne partie ont été obtenues via COVAX[28]. C’est elle qui exhorte le Dr. Scott Gottlieb, patron de la Food & Drug Administration sous Donald Trump et membre du conseil d’administration de Pfizer, à recommander une troisième injection, pour renforcer l’étanchéité des frontières états-uniennes[29]. C’est encore elle qui autorise Emmanuel Macron à « gagner son pari » régalien, le cap de cinquante millions de primo-vaccinés franchi dans l’Hexagone[30].

Émergeant en pleine pandémie de rougeole et d’une « méfiance à l’égard des vaccins » épinglée par l’OMS sur le tableau de ses dix « ennemis » prioritaires[31], le Covid-19 est venu ironiquement, et sans fanfare, clore la Décennie de la vaccination. En janvier 2010, lors du Forum économique mondial de Davos, les Gates promettaient dix milliards de dollars pour la matérialisation d’une initiative publique-privée qui devait à la fois stimuler la recherche et la production de nouveaux produits biologiques et accélérer la distribution des vaccins déjà sur le marché pour augmenter à 90 % les taux de vaccination des MEV du PEV[32]. 7,6 millions de vies allaient être épargnées, 8,7 avec un antipaludique efficace[33]. Ce bénéfice en « vies statistiques » estimé à 230 milliards de dollars[34] est évidemment resté lettre morte. Depuis plus d’un an, en outre, les vaccinations de routine dégringolent un peu partout, les efforts des uns et des autres se concentrant sur la lutte au SRAS-Cov2.

Ce n’est pas aux pandémies de rythmer le soin porté au monde. Il faut néanmoins les considérer en moment opportun[35] pour saisir les limites d’une santé publique « impatiente »[36], verticale et moralisatrice. « Solution simple »[37], presque simpliste, la vaccination contemporaine écarte et hiérarchise pays, communautés, individus et programmes. Vorace et hypnotique (ses succès rapides aident à gommer inertie et fautes passées), elle voile l’intensité d’inégalités sociales et un besoin, légitime, de démocratie sanitaire. Elle gêne une approche souple, solidaire, durable de la prévention, condition sine qua non d’une santé-bien universel qui saura freiner l’effritement du consensus autour d’elle. À l’heure d’une extension de la vaccination anti-Covid aux jeunes enfants, de la normalisation d’un calendrier à trois doses, des égarements de COVAX et de Mosquirix, nous sommes devant un nouveau virage, à aborder avec la plus bienveillante des prudences.

Cet article a été publié pour la première fois dans le quotidien AOC le 13 octobre 2021. 


Laurence Monnais

Historienne, professeur titulaire au département d'histoire et directrice du Centre d'études asiatiques (CETASE) de l'Université de Montréal.

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