Lumières multiples : peut-on pluraliser l’universel ?
La question « qu’est-ce que les Lumières ? » a fait couler beaucoup d’encre depuis deux siècles. Pourtant, au-delà des désaccords, un point semble faire l’unanimité : le terme désigne un mouvement intellectuel qui s’est développé en Europe au XVIIIe siècle, débutant avec Spinoza, Locke et Newton, s’achevant avec la Révolution française.

L’identification des Lumières à l’Europe apparaît comme une évidence, un lieu commun aussi bien de l’histoire des idées que des discours politiques contemporains.
Ce lien intrinsèque est au cœur des controverses actuelles sur les Lumières. Pour certains, c’est justement la grandeur de l’Europe que d’avoir promu des valeurs humanistes à portée universelle, fondée sur les droits des individus et sur la reconnaissance d’une commune humanité. Pour d’autres, à l’inverse, cette prétention de la philosophie des Lumières à l’universalité est compromise, voire invalidée, par l’histoire de l’impérialisme occidental qui s’est, trop souvent, revendiqué des Lumières et d’une « mission civilisatrice » pour justifier la domination coloniale.
Heureusement, nous ne sommes pas condamnés à l’alternative entre un eurocentrisme désuet, inadapté au monde du XXIe siècle, et un relativisme désespérant, sans horizon commun. Pour en sortir, il suffit d’élargir le point de vue, de s’ouvrir à d’autres configurations historiques et géographiques, et de constater que l’Europe n’a pas le monopole des Lumières. Il ne s’agit pas de nier l’importance des apports de la pensée européenne du XVIIIe siècle, mais plutôt d’y voir une étape, une étape essentielle sans doute, mais une étape seulement, d’une histoire mondiale et transculturelle des Lumières.
Tout d’abord, les Lumières européennes ne constituent pas une rupture aussi nette qu’elles le prétendent. Elles empruntent à des traditions plus anciennes, à l’humanisme de la Renaissance, au rationalisme médiéval, à la philosophie antique, bien sûr. Or, une partie de ces héritages ont transité par d’autres cult
