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La guerre n’est pas finie – sur La Moustache du soldat inconnu de Jérôme Prieur

Écrivain

Le centenaire de la Première guerre mondiale a été l’occasion, depuis quatre ans, de très nombreuses publications, commémoratives ou savantes. Publié presque in extremis cet automne, La Moustache du soldat inconnu de Jérôme Prieur est l’un des essais les plus personnels et les plus précieux pour (re)penser notre rapport à ce conflit fondateur, à travers le récit intime d’une sorte de vocation pour les images et les fantômes – quelque chose, aussi, comme la clé d’une œuvre, au croisement de l’imaginaire et de l’histoire.

Il y a juste quarante ans, Jérôme Prieur, tout jeune encore, publiait dans La Nouvelle Revue française (le n°305 de juin 1978) un compte rendu du film de François Truffaut qui venait alors de sortir, La Chambre verte. Intitulé « Un visage dans la nuit » et repris en 1980 dans le recueil Nuits blanches (le plus beau livre écrit sur le cinéma des années soixante-dix et ses généalogies : à quand sa réédition ?), ce texte offre, à sa façon, une clé pour comprendre, a posteriori, toute l’œuvre de Prieur – essais et films, nombreux, qui composent un ensemble cohérent jusqu’à la publication aujourd’hui de La Moustache du soldat inconnu. On y devine en tout cas quelque chose comme l’aveu d’un secret, et l’indice d’une fascination qui ne quittera jamais l’auteur de la série Corpus christi ou du merveilleux Proust fantôme, qui fut aussi un drôle de Monsieur Verdurin dans Le Temps retrouvé de Raoul Ruiz et le scénariste, entre autres, du Pont du Nord de Jacques Rivette…

« La Chambre verte, écrivait-il, est un film imprudent. Imprudent parce qu’il est d’une autre époque, moins par son sujet et les dates données au récit (l’entre-deux-guerres) que par ses personnages et la façon dont l’histoire est racontée, parce qu’il ose ne pas être moderne ni vraisemblable (par ses passions, ses lieux, ses objets). » Les « passions » de ce film ainsi analysé par Prieur ne sont-elles pas justement les siennes propres, lui en apparence si peu moderne, tel du moins qu’il se présente dans La Moustache du soldat inconnu (dont la première partie s’intitule « Ma vieille guerre »)? La Chambre verte, écrivait-il encore, c’est « l’histoire d’un homme voué au culte des morts, les maintenant en vie, plus que par le souvenir, par une vigilance de chaque instant.  De toute sa volonté refusant l’oubli qui serait pour eux une trahison, une seconde mort. En arrière-plan, il y a l’hécatombe monstrueuse de la Grande Guerre, terre et cadavres mêlés sur les séquences lavande du début du film, et ceux qui n’en s


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire

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