Musique

Springsteen on Broadway : l’autobiographie incarnée

Journaliste

Du 3 octobre 2017 au 15 décembre 2018, le Boss s’est produit cinq soirs par semaines sur la scène du Walter Kerr Theater, sur Broadway à New York. Bruce Springsteen On Broadway est désormais disponible en disque et visible sur Netflix. On y entend les textes et leur sens plutôt que la performance physique et spectaculaire du rock à pleine vapeur, le Springsteen de l’intellect et de l’introspection plutôt que le Bruce du corps, des muscles et de la sueur. Ce show de Broadway, c’est à la fois le best of dépouillé de ses chansons clés et son autobiographie incarnée.

Une courte distance géographique et un gouffre social séparent Mainstreet (Freehold, New Jersey) de Broadway (Manhattan, New York). De même que certaines populations enclavées dans les communes du fin fond du 9-3 ou du 9-4 ne mettent jamais un pied boulevard Saint-Germain, certaines familles ouvrières de Freehold n’allaient jamais à New York. C’était le cas des Springsteen. Le petit Bruce a grandi au milieu d’une vaste tribu d’ascendance italienne du côté de la mère et hollando-irlandaise du côté du père. Dans des maisons brinquebalantes et mal chauffées, ils étaient parfois dix ou quinze à vivoter, toutes générations confondues, parents, soeurs, oncles, tantes et grands-parents soudés sous la contrainte de la précarité. Papa Springsteen était ouvrier, chauffeur ou chômeur, selon les saisons et les courbes de l’emploi. Il était aussi alcoolique, dépressif, psycho-rigide, pur produit du patriarcat old school et d’un virilisme exacerbé. Il ne s’aimait pas, portait en lui la honte et l’amertume des vies grises et ratées, ruminait l’échec d’un père qui ne parvient pas à bien nourrir sa famille, ne comprenait rien aux désirs de son fils.

De son côté, la mère était secrétaire dans un cabinet juridique, et au contraire du père, elle était enjouée, gaie, fière et heureuse d’aller bosser tous les jours. Surtout, elle aimait la musique, les tubes jazzy-blues de l’époque et elle adorait danser. La future icône a ainsi grandi entre la honte et la fierté ouvrière, dans un univers étriqué, oublié, sans horizon, ce monde à la fois proche et lointain des périphéries et bleds perdus superbement décrit par Larry McMurtry (puis Peter Bogdanovich) dans La Dernière séance, ou plus récemment et plus près de chez nous par Nicolas Mathieu dans Leurs enfants après eux. Le père jupitero-lunaire et la mère solaire sont probablement à la source du tempérament « bipolaire » du rocker, écartelé durant toute sa carrière entre les hymnes festifs propres à faire danser tout un stade et les balla


Serge Kaganski

Journaliste, Critique de cinéma

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