Littérature

La femme qui marche – à propos de Marcher jusqu’au soir de Lydie Salvayre

Écrivain

Répondant à l’invitation d’une nouvelle collection littéraire, Lydie Salvayre a passé une nuit au Musée Picasso en compagnie de « L’Homme qui marche », la célèbre sculpture d’Alberto Giacometti. C’est le récit de cette expérience que livre Marcher jusqu’au soir, constat d’une déception qui se retourne en révélation ; voyage introspectif, surtout, qui propose une réflexion très personnelle sur les fonctions de l’art et son rapport aux institutions culturelles comme aux structures sociales.

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Il peut arriver qu’on entre dans un livre pour de mauvaises raisons, ou disons des hasards, la coïncidence d’un titre : Marcher jusqu’au soir, de Lydie Salvayre, a été pour nous de ceux-là. On nous l’avait recommandé, vivement, mais nous résistions un peu (avouons-le) devant le principe qui nous semblait artificiel d’une collection baptisée « Ma nuit au musée »… Et puis la curiosité l’a emporté, à cause de Baudelaire, d’abord, auquel est ainsi emprunté un bout de vers :

 

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir…

 

C’est l’extraordinaire sonnet « La Mort des pauvres », dont il se trouve que nous avions nous-même cité la fin, un peu en douce, sésame discret d’un livre écrit longtemps dans l’idée du soir, de la nuit venant (Une nuit en Tunisie, si l’on peut s’autoriser à le mentionner ici). Marcher jusqu’au soir… ce titre magnifique prend son sens au bout d’un chemin qu’on emprunte en se disant, dans un premier mouvement, qu’on y retrouve la Lydie Salvayre de toujours, avec sa prose faussement orale, emportée, rhétorique et si maîtrisée, sans grande surprise pourtant : elle (s’)agace, module sa colère entre mots rares et mots crus, invective à l’imparfait du subjonctif, s’autorise encore toutes les coquetteries et jubilations de la révolte. Elle a accepté, en tout cas, le défi d’une « nuit au musée », le Musée Picasso, à Paris, où est exposée la célèbre sculpture L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti. Qu’est-ce qui peut naître d’une telle expérience ? quel texte, quel choc, quel livre ? Il faudra, pour répondre et arriver « jusqu’au soir », passer par les étapes successives d’une sorte d’aventure intérieure, où d’abord il ne se passe rien – et c’est cela, bien sûr, qui est passionnant. Cloîtrée volontaire, prisonnière du moins consentante de l’institution, l’écrivaine doute, et met son trouble en mot


Fabrice Gabriel

Écrivain, Critique littéraire

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