Littérature

Et au milieu coule le Brexit – sur Le Cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

Professeur de littérature anglaise

Drôle et mélancolique, c’est avec malice que Jonathan Coe retrace l’histoire politique récente de l’Angleterre. Du début des années 2010 au « oui » du référendum sur le Brexit, Le cœur de l’Angleterre explore et interroge avec ironie les relations humaines, la honte, le « chauvinisme » et l’écoulement inexorable du temps, sur fond de crispations contemporaines.

N’en déplaise aux populistes d’outre-Manche, pressés d’en finir au plus vite avec la dictature (sic) bruxelloise, il coulera encore beaucoup d’eau sous les ponts de la Tamise avant que le Brexit ne fasse sentir la totalité de ses effets. Parmi les plus délétères d’entre eux figure au premier chef celui-ci, à savoir que, le jour venu, quelque chose de l’ordre d’une identité nationale composite, stratifiée, et, partant moderne, se verra bel et bien soustraite du substrat commun, débouchant, qu’on le veuille ou non, sur une perte autant collective qu’individuelle.

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Aux Anglais, sommés de se détacher de leur arrière-pays continental, il sera dérobé quelque chose, une part intime, et essentielle, d’eux-mêmes leur sera retranchée ou prélevée, et ce, à vif, c’est-à-dire sans anesthésie. Seul un romancier de la trempe de Jonathan Coe pouvait exprimer la réalité d’une telle amputation avec la force et la netteté requises. Laquelle force n’exclut ni les nuances, ni les hésitations. Ainsi, il arrive que son dernier roman en date, Le Cœur de l’Angleterre, s’égare du côté d’une certaine nostalgie anglo-anglaise, celle-là même au nom de laquelle le Brexit fut finalement adopté, le 24 juin 2016 (par seulement 51,89% des votants, rappelons-le).

Tendre et rageur, choral et subjectif, tranchant et empathique, prévisible tout en se révélant inattendu, Le Cœur de l’Angleterre donne à réfléchir autant qu’à rire.

Tout autre, pourtant, est son propos. En apparence, du moins, le romancier tire à boulets rouges sur la somme des politiques (et des politiciens) qui ont précipité cette issue, en « cassant » le pays, en creusant de plus en plus les fractures de tous ordres (générationnel, familial, sociologique, géographique, économique…) et en soufflant sur les braises de la haine, raciale entre autres. Ce faisant, il s’interroge surtout sur le devenir du bien le plus précieux entre tous, à savoir le vivre ensemble, ce qui fait lien, en l’occurrence, ce qui fait nation. Et si réserve


[1] Voir à ce propos La Mélodie d’Albion, de Peter Ackroyd. Le Promeneur, 1993.

Marc Porée

Professeur de littérature anglaise, École Normale Supérieure (Ulm)

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Notes

[1] Voir à ce propos La Mélodie d’Albion, de Peter Ackroyd. Le Promeneur, 1993.