Société

Le long processus d’effondrement du néolibéralisme

Philosophe

Avec la mobilisation massive de tous les métiers de service public, de santé et d’éducation contre les réformes néolibérales en cours, on assiste à une insurrection populaire inédite qui, après les Gilets Jaunes, prend aujourd’hui de nouvelles formes et de nouvelles couleurs. En cause, la demande d’adapter nos modes de vie au regard d’un supposé retard, une injonction déjà formulée lors du débat, fondateur du nouveau libéralisme, entre les intellectuels américains Walter Lippman et John Dewey.

L’une des forces fondamentales du néolibéralisme vient de ce qu’il parle de la vie et qu’il s’adresse à nous comme à des êtres vivants. « L’évolution », nous répète-t-il inlassablement depuis un demi-siècle, réclame des mutations nous permettant de survivre et de nous adapter à un nouvel environnement, désormais instable, ouvert et incertain. Tel est son lexique, qui vient de la biologie et des sciences de la vie : évolution, sélection, mutation, adaptation, compétition.

Être vivant, dans un tel monde, supposerait d’être flexible et adaptable, ouvert à l’accélération permanente des transformations dans un monde que l’on rêve sans clôtures, sans frontières, sans stases et sans statuts. Car tel serait le sens de la vie et le but inéluctable de toute évolution, tel serait son sens et son but, son telos en grec : l’accomplissement de ce qu’on appelle aujourd’hui « la mondialisation ». Tel est au fond, d’après le néolibéralisme, le sens de l’histoire de la vie : accomplir jusqu’à son terme la division mondialisée du travail et des échanges, le grand jeu mondial de la coopération et de la compétition de tous avec chacun promis en son temps par l’utopiste libéral et évolutionniste Herbert Spencer.

Mais attention, ici s’impose une distinction. Ce que promet le néolibéralisme, et c’est toute sa différence avec l’ultra-libéralisme dominant qui impose un capitalisme dérégulé, c’est une mondialisation « juste » ou « fair play ». C’est une mondialisation soumise à des règles, favorisant l’avènement d’un grand espace mondial ouvert où devra se jouer une compétition loyale, dans laquelle ce seront, non pas les plus forts mais « les meilleurs », les plus méritants, qui seront récompensés tandis que les moins bons seront éliminés.

C’est ce projet néolibéral qui sous-tend par exemple le discours du Président directeur général Antoine Petit, lors des quatre-vingts ans du CNRS, en novembre dernier promettant « une loi darwinienne », qui insère l’Université et la recherche française da


Barbara Stiegler

Philosophe, Professeur de philosophie politique à l’Université Bordeaux-Montaigne

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