Culture

Pour le mauvais lecteur

Enseignant-chercheur en littérature

Les mauvais lecteurs – ceux qui referment un livre en n’ayant pas la moindre idée de ce qu’il voulait dire ou qui l’ont compris à rebours de son propos, les Don Quichotte, les Emma Bovary et autres adorateurs des Souffrances du jeune Werther – sont bien plus nombreux que les bons. Il est temps de déculpabiliser « ceux qui lisent mal les textes » en célébrant leur place dans la littérature, leur dangereux surinvestissement émotionnel ou intellectuel ou encore leur refus de la coopération. Le mauvais lecteur est d’abord celui qui a très grand plaisir à lire.

Je dois le signaler tout de suite : je n’ai jamais été très convaincu par l’idée, souvent implicite mais très vivace, qu’il conviendrait de bien lire les textes.

Il faut dire qu’en la matière je n’ai jamais été un bon élève. J’ai mis du temps à rentrer dans le rang et, encore aujourd’hui, j’ai du mal à y rester. Il m’arrive fréquemment de lire des œuvres et de les refermer en avouant que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elles voulaient bien dire. De nombreuses raisons peuvent expliquer ce phénomène : obscurité du texte, concepts théoriques non explicites, raisonnement alambiqué… Je pourrais ainsi me borner à incriminer l’œuvre et son auteur, les textes abscons ou illisibles étant en eux-mêmes un véritable sujet de réflexion – au demeurant passionnant.

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Mais il me semble qu’à privilégier ces pistes, on délaisse une question qui n’a peut-être pas suffisamment retenu l’attention : cette impossibilité à percer le sens du texte ne provient-elle pas de moi ? Et à ce titre, cette expérience de lecture m’amène à me demander – même si cela peut déplaire – si je n’ai pas été un mauvais lecteur. Le mot est lâché et il me semble qu’il est grand temps de redonner sa place à ce lecteur si injustement décrié depuis des siècles.

La première difficulté, pour qui souhaite réfléchir attentivement à la mauvaise lecture, est d’en proposer une définition. La chose est loin d’être gagnée d’avance – le mauvais lecteur ayant plus d’une corde à son arc.

Durant des siècles, la mauvaise lecture n’a d’abord eu presque qu’un seul visage : l’identification immodérée aux personnages d’une œuvre. Quand les lecteurs des Souffrances du jeune Werther ont par exemple commencé à attenter à leurs jours en imitant le héros de Goethe, il s’est confirmé ce qu’on craignait depuis longtemps : la lecture par identification est une des plus mauvaises qui soit – et une des plus dangereuses. C’est elle qui avait déjà plongé Don Quichotte dans la folie et qui poussera un peu plus tard Emma Bovary au suicide.

Mal lire, ce ne serait donc pas tant se tromper sur le sens d’un texte que le lire à rebours de ce qu’il prévoit.

Mais poser véritablement la question de la mauvaise lecture suppose aussi de reconnaître – souvent parce qu’on en a fait soi-même l’expérience – que celle-ci n’est pas l’apanage de lecteurs incapables de percevoir les subtilités d’un texte. Même le lecteur le plus habile, le plus talentueux, même le virtuose de l’interprétation, peut être un mauvais lecteur : Rousseau, Balzac, Sartre ou Barthes, pour m’en tenir à quelques noms prestigieux, s’y sont laissé prendre.

La mauvaise lecture peut aussi être une lecture hautement intellectualisée et réfléchie, comme nous le montrent tant de personnages de Borges, au nombre desquels Lönnrot dans La Mort et la Boussole et Stephen Albert dans Le Jardin aux sentiers qui bifurquent. Les lecteurs de Borges sont souvent des fanatiques de l’interprétation qui, obsédés par le sens des textes, finissent par être piégés, voire mis à mort, en raison de leur entêtement à les déchiffrer. Il faut donc se défendre d’opposer de manière trop schématique bonne et mauvaise lectures en restant à l’affût de leurs convergences surprenantes.

Cette manière toute personnelle de réagir face à un texte, aussi bien émotionnellement qu’intellectuellement, peut d’ailleurs s’exprimer de façon plus concrète. Car certains lecteurs n’hésitent pas à aller à l’encontre de ce que, matériellement, un texte exige : ils n’ont pas peur de sauter des pages, de lire en diagonale ou le nez en l’air, voire de lire dans le désordre. Il existe en effet tout un ensemble de pratiques cavalières dans lesquelles les mauvais lecteurs bricolent avec les textes et les modifient. Ainsi des lichtenbergiens que met en scène Pierre Senges dans Fragments de Lichtenberg, lecteurs érudits et aventureux qui recomposent à leur guise un supposé roman de l’écrivain allemand Georg Lichtenberg en puisant allégrement dans les quelques huit mille aphorismes qu’il a laissés derrière lui.

Mal lire, ce ne serait donc pas tant se tromper sur le sens d’un texte que le lire à rebours de ce qu’il prévoit. Le mauvais lecteur est celui qui, défait de tout tabou et des normes de la bonne lecture, refuse de coopérer avec le texte et revendique sa liberté de sujet jusque dans l’acte de lire.

Le deuxième constat qu’on doit formuler est que ceux qui ont médité avec le plus d’intensité sur la mauvaise lecture sont les plus concernés par l’affaire : les écrivains. Très tôt, ils ont compris qu’être bien lu n’était pas toujours une fin en soi et que les mauvaises lectures pouvaient être des façons particulièrement riches d’aborder les textes.

Prenez n’importe quelle anthologie et parcourez-la à la recherche des personnages de lecteur. Le constat vous sautera aux yeux : la littérature est un univers dans lequel les mauvais lecteurs sont bien plus nombreux que les bons lecteurs. Parmi ces individus, quelques célébrités retiennent l’attention : Don Quichotte, Emma Bovary, Bouvard et Pécuchet, pour n’en citer que quelques-uns. Et même quand il s’agit de fins limiers de l’interprétation, ce sont leurs travers et leurs déboires qui sont mis en scène, comme Louis Lambert chez Balzac ou comme les lecteurs maniaques de La Disparition, du Voyage d’hiver et de « 53 jours » de Perec.

Un regard attentif sur cette population montre que le mauvais lecteur fut d’abord le lecteur à la Don Quichotte, qui s’identifie à la va-vite. Mais depuis le XXe siècle, le nombre de mauvais lecteurs dans les œuvres a connu une hausse considérable et surtout une diversification sans précédent de ses pratiques. Sa place a changé : vous l’observez directement en train de pratiquer ses mauvaises lectures. Vous en suivez les aléas, les emportements, les égarements. C’est lui qui prend la parole et c’est sa lecture qui s’écrit. Voyez les lecteurs fétichistes dont Henry James fait le portrait dans Les Papiers de Jeffrey Aspern et Le Motif dans le tapis. Voyez les lecteurs monomanes que peint Roberto Bolaño dans Les Détectives sauvages et 2666. Prêtez aussi l’oreille aux lecteurs désinhibés de Nabokov dans Feu pâle et de Tanguy Viel dans Cinéma.

Il faut vous ranger à l’évidence – même si vous faites partie des détracteurs du mauvais lecteur : la mauvaise lecture a profondément remanié les formes, les moyens et les enjeux de la littérature.

Un préjugé : mal lire serait plus facile que bien lire.

Mais une étude un tant soit peu sérieuse de la mauvaise lecture demeurerait incomplète si elle ne tirait pas toutes les conséquences des constats précédents. Ceux-ci nous poussent à ne pas seulement nous interroger sur les raisons qui conduisent quelqu’un à la mauvaise lecture. Ils nous invitent aussi à poser cette question : comment mal lire un texte.

Cette question ne paraîtra incongrue que si on ne se débarrasse pas de deux préjugés. Le premier est que la mauvaise lecture serait nécessairement condamnable. Le second est que mal lire serait plus facile que bien lire. Or cela est beaucoup moins indiscutable qu’on ne veut bien le dire. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur quelques-uns des brillants spécimens de mauvais lecteurs que la littérature nous fait rencontrer. Par exemple, Marc-Antoine Marson, dans L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster d’Éric Chevillard. Ce dernier malmène sans précaution les textes de l’écrivain qu’est Pilaster et ce bras de fer lui inspire des éclairs de génie.

On savourera, entre autres, ces lignes délicieusement malveillantes : « Le volume compte 600 pages et nous nous doutons bien que nul lecteur n’aura eu assez de temps à perdre pour en venir à bout : ce genre de livre se parcourt obliquement (pente plus ou moins savonneuse), l’œil s’arrête au hasard sur une note comme le pouce et l’index saisissent une cacahuète salée dans la soucoupe, celle-là ou une autre, elles ont toutes le même goût. Cela dit, la comparaison n’est pas valable plus longtemps car on finit toujours par vider la soucoupe tandis que notre curiosité pour le livre se satisfait de trois lignes et n’en demande pas davantage. »

Marson est le prototype du mauvais lecteur qui dénature le texte avec un tel brio qu’il vous faut en convenir : le plaisir de votre lecture provient autant – si ce n’est plus – des lectures tendancieuses de Marson que de la prose de Pilaster.

C’est donc bien dans la littérature que vous trouverez un répertoire assez complet des pratiques du mauvais lecteur qui devrait vous déculpabiliser face à vos propres manières de lire. Plus encore, si vous acceptez d’examiner avec soin les méthodes audacieuses et désinvoltes de ces lecteurs, j’ai bon espoir que vous parviendrez vous aussi à les mettre à profit, voire à inventer vos propres techniques pour mal lire.

Il y a fort à parier que vous pourrez alors jouir sans honte des charmes de la mauvaise lecture et enrichir considérablement les œuvres. Une fois que vous vous y serez exercé, vous ne pourrez plus vous le cacher : la mauvaise lecture est très souvent une excellente manière de lire.

(NDLR : Maxime Decout a récemment publié Eloge du mauvais lecteur, aux éditions de Minuit.)


Maxime Decout

Enseignant-chercheur en littérature, Maître de conférences à l'Université Lille 3

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