écologie

Plantationocène et extractivisme : convergence de logiques prédatrices

Anthropologue et géographe

« Plantationocène » est un terme puissant, qui pointe le fait que la modernité occidentale et sa prospérité se sont bâties sur une poursuite de la rentabilité maximale et l’exploitation de certains corps. Mais cette logique extractiviste n’épargne pas les institutions dans lesquelles se constitue le savoir ; il ne faut donc pas oublier que les épistémologies alternatives sont toujours susceptibles d’être récupérées et de perdre leur pouvoir critique.

Plutôt que d’en rester à la description d’un objet portant sur les phénomènes désignés par les notions « d’extractivisme » et de « plantationocène », le propos qui suit envisage deux orientations. Il s’appuie d’abord sur ce qui a été au fondement de mes recherches depuis plus de 30 ans, à savoir le système de plantation esclavagiste et les interstices où se déploient des résistanpréces inédites. Un système de plantation que l’on a fini par désigner « système plantationnaire », terme qui annonce la venue récente du mot « plantationocène » dans sa visée engagée à désigner enfin clairement l’exploitation intense des corps humains.

Mais la saisie de cette composante « objectivée » souhaite aussi prendre en compte ce qui a été l’autre pendant indissociable de mes recherches, à savoir le milieu même de fabrication de la recherche, c’est-à-dire cet univers qui est régi par des codes, des façons de faire, des régulations, des principes d’acceptabilité des discours et qui amènent à positionner les termes ou les concepts dans des réseaux de relation de pouvoir.

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Un tel constat n’est certes pas nouveau, mais il est toujours utile et même impératif de prendre en compte ce champ de pratiques, puisqu’il limite la portée de nos pensées critiques à partir du moment où nos façons de fabriquer la science reproduisent ces milieux de socialité conceptuelle. C’est ce qui est constitutif de « la vie sociale des concepts » dépendante d’un contexte, celui de la science, et que l’on ne peut pas ignorer pour tenter d’évaluer la pertinence de nos analyses ou même d’imaginer d’autres milieux de déploiement de la pensée critique qui seraient plus à même de se défaire de pratiques épistémiques hégémoniques.

Pour alimenter cette perspective sur le plantationocène, sur l’extractivisme, sur la prédation, sur la pulsion d’accumulation, je voudrais, de manière un peu provocatrice, mais salvatrice je l’espère, poser la question de savoir si le principe moteur de l’extractivisme ne se retrouve


[1] MALM Andreas, 2017, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique.

[2] PATTERSON Orlando, 1967, The Sociology of Slavery. An Analysis of the Origins, Development and Structure of Negro Slave Society in Jamaica, Londres, MacGibbon et Kee Ltd.

[3] FERDINAND Malcom, 2019, Une écologie décoloniale, Paris, Seuil.

[4] PIKETTY Thomas, 2021, « Pour comprendre ce qui s’est passé au Capitole, il est urgent de revenir à l’histoire », Le Monde, 9 janvier 2021.

[5] MBEMBE Achille, 2016, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, p. 164-65

[6] GLISSANT Édouard., 1990, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, p. 89.

[7] WILLIAMS E., 1966 [1944], Capitalism and Slavery, New York, Capricorn.

[8] GRANDIN Greg, 2015, « Capitalism and Slavery », The Nation, May 1 2015.

[9] HARAWAY Donna et al., 2016, « Anthropologists Are Talking – About the Anthropocene », Ethnos, vol. 81, n°3, p. 535-564.

[10] MALM Andreas, 2017, « Nature et société : un ancien dualisme pour une situation nouvelle », Actuel Marx, vol. 1, n°61, p. 47-63.

[11] YUSOFF Kathryn, 2018, A Billion Black Anthropocene or None, Minneapolis, The University of Minnesota Press.

[12] Voir leurs travaux discutés dans CHIVALLON Christine, 1998, Espace et identité à la Martinique. Paysannerie des mornes et reconquête collective (1840-1960), Paris, CNRS-Éditions.

[13] CHIVALLON Christine, 1998, « Espace et identité… », op. cit.

[14] CHIVALLON Christine, 2012, L’esclavage. Du souvenir à la mémoire. Contribution à une anthropologie de la Caraïbe, Paris, Karthala.

[15] LATOUR Bruno, 1999, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte.

[16] Voir plus bas la mention à CHIVALLON (2021)

[17] DESCOLA Philippe, INGOLD Tim, 2014, Être au monde. Quelle expérience commune ? Débat présenté par Michel Lussault, Lyon, Presses Universitaires de Lyon.

[18] Les « communautés marronnes » ont été formées par les esclaves ayant réussi à fuir l

Christine Chivallon

Anthropologue et géographe, Directrice de recherche au CNRS

Mots-clés

Anthropocène

Notes

[1] MALM Andreas, 2017, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique.

[2] PATTERSON Orlando, 1967, The Sociology of Slavery. An Analysis of the Origins, Development and Structure of Negro Slave Society in Jamaica, Londres, MacGibbon et Kee Ltd.

[3] FERDINAND Malcom, 2019, Une écologie décoloniale, Paris, Seuil.

[4] PIKETTY Thomas, 2021, « Pour comprendre ce qui s’est passé au Capitole, il est urgent de revenir à l’histoire », Le Monde, 9 janvier 2021.

[5] MBEMBE Achille, 2016, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, p. 164-65

[6] GLISSANT Édouard., 1990, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, p. 89.

[7] WILLIAMS E., 1966 [1944], Capitalism and Slavery, New York, Capricorn.

[8] GRANDIN Greg, 2015, « Capitalism and Slavery », The Nation, May 1 2015.

[9] HARAWAY Donna et al., 2016, « Anthropologists Are Talking – About the Anthropocene », Ethnos, vol. 81, n°3, p. 535-564.

[10] MALM Andreas, 2017, « Nature et société : un ancien dualisme pour une situation nouvelle », Actuel Marx, vol. 1, n°61, p. 47-63.

[11] YUSOFF Kathryn, 2018, A Billion Black Anthropocene or None, Minneapolis, The University of Minnesota Press.

[12] Voir leurs travaux discutés dans CHIVALLON Christine, 1998, Espace et identité à la Martinique. Paysannerie des mornes et reconquête collective (1840-1960), Paris, CNRS-Éditions.

[13] CHIVALLON Christine, 1998, « Espace et identité… », op. cit.

[14] CHIVALLON Christine, 2012, L’esclavage. Du souvenir à la mémoire. Contribution à une anthropologie de la Caraïbe, Paris, Karthala.

[15] LATOUR Bruno, 1999, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte.

[16] Voir plus bas la mention à CHIVALLON (2021)

[17] DESCOLA Philippe, INGOLD Tim, 2014, Être au monde. Quelle expérience commune ? Débat présenté par Michel Lussault, Lyon, Presses Universitaires de Lyon.

[18] Les « communautés marronnes » ont été formées par les esclaves ayant réussi à fuir l