A Analyse

Éducation

L’égalité des chances n’est pas toute la justice

Sociologue

Au cours des trois dernières décennies, l’égalité des chances s’est imposée comme notre principal modèle de justice, et c’est à l’école que l’on a confié la charge de la réaliser. Les performances et les parcours scolaires, libérés de toutes les pesanteurs culturelles et sociales, devant enfin révéler le pur mérite des individus… Mais s’il peut sembler juste que les vainqueurs bénéficient de leur succès, il s’avère injuste et dangereux que les vaincus ne puissent attribuer leurs échecs qu’à eux-mêmes.

Le « vieux » mouvement ouvrier, celui de la société industrielle et du projet socialiste, se battait pour réduire les inégalités de condition, pour que les patrons et les rentiers « rendent » aux travailleurs une partie de la richesse qu’ils leur avaient volée. Il se battait aussi pour les conditions de travail et la dignité des travailleurs, quitte à être peu sensible à la condition des femmes et à celle des immigrés d’abord perçus comme des travailleurs particulièrement exploités.

Cette conception de la justice sociale n’a pas entièrement disparu, mais au cours des trois dernières décennies, l’égalité des chances s’est imposée comme notre principal modèle de justice, celui qui fonde la critique des injustices et mobilise le plus fortement les citoyens. Dès lors que nous affirmons être fondamentalement égaux, l’égalité des chances exige que nous puissions accéder à toutes les positions sociales en fonction de notre seul mérite, indépendamment de notre sexe, de notre condition sociale, de notre « race », de notre culture… La société de l’égalité des chances méritocratique ne vise pas l’égalité, mais elle serait une société...

François Dubet

Sociologue, directeur d'études à l'ehess, professeur à l'université Bordeaux 2