Savoirs

L’histoire des savoirs a vingt-ans : une trajectoire française

Historien

Jusqu’au 12 octobre, c’est la Fête de la science. À cette occasion, Stéphane Van Damme esquisse le bilan d’une nouvelle démarche analytique qui, depuis vingt ans, vient ouvrir et compléter la traditionnelle approche des sciences : « l’histoire des savoirs ». Notamment en décloisonnant les disciplines et en s’intéressant aux pratiques, aux lieux, et aux environnements matériels.

À l’occasion de la publication d’une nouvelle revue consacrée à l’histoire des savoirs, il semble opportun de revenir sur vingt années de production scientifique dans ce domaine. Il y a vingt ans tout juste, deux manifestes venaient consacrer une manière nouvelle d’historiciser les savoirs, de s’approprier le tournant cognitiviste des années 2000. Le premier, Ways of Knowing (2000), de l’historien de la médecine John V. Pickstone, professeur à l’université de Manchester se proposait de bâtir une histoire transdisciplinaire faisant converger histoire des sciences, histoire de la technologie et histoire de la médecine, tandis que le second, Social History of Knowledge, écrit par Peter Burke, professeur à l’université de Cambridge, spécialiste d’histoire culturelle, relançait un projet de sociologie historique de la connaissance[1].

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La France ne fut pas en reste puisque, dès 2007, la création de la Revue d’anthropologie des connaissances dirigé par Dominique Vinck était suivie par la publication des deux gros volumes collectifs Lieux de savoirs dirigés par Christian Jacob en 2007 et en 2011 témoignant d’une dynamique interdisciplinaire qui entendait se positionner face à la montée en puissance des sciences cognitives et des neurosciences qui s’affirmaient comme une alternative aux constructionismes des sciences sociales. Contre cette tendance, la prise en compte des lieux de savoirs, des interactions sociales, des pratiques cognitives situées dans des contextes proches ou lointains et dans une longue durée, pouvait sembler un moyen de lutter contre une forme de naturalisation dans l’analyse des processus de production des connaissances.

Je voudrais ici revenir sur les enjeux d’une trajectoire française de l’histoire des savoirs, en montrant les effets d’importation du questionnaire anglophone mais aussi les singularités liées à un ancrage de l’histoire dans les sciences sociales autour de deux concepts centraux : ceux de pratique et de lieu. Prendre au sérieux la dimension prosaïque des savoirs autour de la notion de travail intellectuel semble une bonne manière de rendre compte d’une dynamique de la recherche actuelle tout en essayant de faire le pont avec des traditions théoriques plus anciennes.

Longtemps restée aux confins de l’histoire, de la philosophie et des sciences, l’histoire des savoirs a constitué une voie de renouvellement historiographique de l’histoire des sciences en France. Alors que, dans les premières décennies qui suivent la Seconde Guerre Mondiale, elle est principalement dominée par son rapport à la philosophie et à l’idéalisme, ou animée par les praticiens des sciences eux-mêmes, elle s’est progressivement émancipée et professionnalisée. En France, de Gaston Bachelard à Michel Foucault en passant par Alexandre Koyré ou Georges Canguilhem, l’épistémologie a questionné une même définition de la science (au singulier) comme système autonome de connaissances en la confrontant à d’autres régimes de scientificité ou de rationalité jugés ordinaires ou inférieurs[2].

En donnant congé à l’histoire des idées pour privilégier l’analyse des discours dans L’archéologie du savoir, Foucault va explorer la tension entre sciences et savoirs en repolitisant les opérations de connaissances et en les articulant à des institutions[3]. Dans les mêmes années, influencée par la Sociology of Knowledge d’un Karl Mannheim publiée à titre posthume en 1952 et profondément attachée à une étude sociale des connaissances[4], une réflexion sociologique a inspirée l’éclosion d’une sociologie historique des intellectuels que va développer Pierre Bourdieu en France à partir du milieu des années 1960[5]. En se désenclavant par l’introduction en France dans les années 1980 d’une histoire sociale des sciences, d’une sociologie de la connaissance scientifique (Sociology of Scientific Knowledge) britannique puis des science studies anglo-américaine, l’histoire des savoirs s’est libérée d’un préjugé tenace qui les tenait pour une rationalité par défaut sans contenu et sans technique ou encore une pré-rationalité dans une perspective évolutionniste reposant sur des hiérarchies universelles. Ce premier élan fut largement ancré d’un côté dans les questionnaires de la philosophie des sciences soucieuse de s’interroger sur les seuils et marqueurs épistémologiques qui différencient les sciences des savoirs et de l’autres ceux de la sociologie plus centrée sur les usages sociaux des savoirs et les questions de légitimité (savoirs vernaculaires contre savoirs experts par exemple).

Le tournant culturel des années 1990 en histoire des sciences, en élargissant le périmètre des acteurs et des objets, a contribué à questionner les cadres traditionnels et à sortir d’une vision normative de ce que sont les sciences. Depuis une trentaine d’années en France, cette histoire des savoirs en dialogue avec l’histoire des sciences s’est diversifiée au point de donner lieu à une pluralité d’approches : d’une histoire sociale des pratiques savantes (François Waquet, Roger Chartier) puisant dans l’histoire du livre, de la lecture, de la communication et de l’information et plus généralement de l’histoire culturelle à une anthropologie historique des savoirs (Christian Jacob, Alain Boureau), une histoire sociale et culturelle des sciences (Dominique Pestre[6]), une histoire matérielle des sciences (Karine Chemla, Françoise Waquet, Marie-Noëlle Bourguer), en passant par une histoire de l’abstraction scientifique (Eric Brian), une histoire du travail intellectuel (Dinah Ribard, Etienne Anheim), une histoire de la circulation des savoirs et des intermédiaires (Kapil Raj), une histoire connectée des savoirs (Antonella Romano), une sociologie historique des configurations de savoirs (Jean-Louis Fabiani), une anthropologie des connaissances (Dominique Vinck, Nicolas Adell), une histoire intellectuelle des technologies (Liliane Hilaire-Pérez) juste pour ne citer que quelques programmes de recherche récents. Elle a tiré aussi bénéfice de son ancrage dans l’histoire et non plus seulement dans les sciences ou la philosophie.

Mais attention, comme nous le rappelle Christian Jacob lorsqu’il définit son anthropologie historique des pratiques savantes, l’histoire des savoirs doit se tenir à la lisière de l’histoire des sciences : « Il peut être tentant de faire commencer l’histoire des sciences au moment où le savoir se différencie des savoir-faire, s’abstrait du geste pour entrer dans l’empire du nombre et de la représentation mentale. Le risque est grand, cependant, d’objectiver le savoir comme un ensemble de concepts, de théorèmes, de propositions abstraites et générales, indépendant des acteurs et de la société qui le produit, et incidemment, de privilégier un modèle particulier de science et de savoir, ceux de la modernité occidentale »[7]. Ici on a à la fois une distance prise avec l’histoire des sciences, la philosophie des sciences, et l’idée de sciences modernes. Jacob assume un tournant matériel en misant sur les savoir-faire : « loin de constituer un à-côté anecdotique, ils en sont un principe d’intelligibilité autant que d’historicisation, car ils en déterminent la forme, les contenus et les effets »[8]. Indépendante à l’égard de l’histoire des sciences, l’histoire des savoirs en France a ainsi été renouvelée par son association à l’histoire du livre, à l’histoire de l’art, à l’histoire littéraire. Dans ce cadre, il s’agissait de conjuguer deux traditions : l’une ancrée dans l’histoire de la philologie ; l’autre, marquée par l’histoire de l’érudition, fait de ces pratiques des « supports » indispensables à la production de l’information et à sa communication.

Comme on le voit, plus qu’une véritable discipline, l’histoire des savoirs est souvent devenue le lieu d’un dialogue, l’expression d’un déplacement et l’incarnation d’une plateforme large et accueillante. Force est de constater que l’histoire des savoirs en France n’a pas réussi à imposer une commune définition. Ainsi, loin d’avoir la cohérence d’un champ dans le sens bourdieusien ou d’une discipline à part entière, l’histoire des savoirs tire sa force de sa capacité à se mouvoir à travers les différentes disciplines constituées pour y déceler des pratiques communes au-delà de la singularité de chaque domaine. Sa vertu est ailleurs, et a consisté à travailler entre les disciplines. L’histoire des savoirs est devenue un mode de lecture des sociétés anciennes et modernes permettant d’articuler et de questionner dans un même ensemble sciences, littérature, arts et humanités. Pour les historiens des savoirs, il s’agit avant tout de montrer comment dans chaque activité sociale se jouent des processus de connaissances plus ou moins formalisés et plus ou moins légitimes, mais aussi inversement, comment les activités de connaissance ou créatrices ne sont pas de purs loisirs lettrés mais renvoient à un travail, à des opérations socio-cognitives spécifiques. Cette indétermination a été ainsi sa force, facilitant la mobilité entre les frontières disciplinaires.

Elle s’est déclinée autour d’un triptyque : les pratiques, les lieux, l’environnement matériel. Sur le terrain des pratiques, l’activité cognitive était d’abord présentée comme « la connaissance [qui] se définit non pas comme la chose possédée, mais comme une partie de ce que les gens font et de ce qu’ils sont »[9]. Les pratiques épistémiques n’étaient plus définies et catégorisées a priori à partir d’un contenu de pensée mais comme une activité, un processus distribué, une « opération » située de connaissance qui ne reflétait pas forcément une position sociale d’un individu ou d’un groupe. Mais, comme le souligne Christian Licoppe, dans le débat français, l’usage de la notion de pratique reste en effet ambigu et renvoie aussi bien à la sociologie critique qu’à l’ethnométhodologie, l’interactionisme symbolique qu’aux science studies[10]. Comme l’écrit Christian Jacob, les savoirs peuvent être étudiés comme « des champs d’activités et d’expérience, impliquant des acteurs, des pratiques et des objets matériels et immatériels », et en cela il s’agit moins d’analyser des contenus ou des rôles sociaux que de rendre intelligibles des « opérations » : « les savoirs nous paraissent indissociables d’un ensemble de processus génératifs que l’on pourrait qualifier de savoir-faire »[11].

L’un des thèmes transversaux que l’on retrouve aussi bien dans l’anthropologie des savoirs que la nouvelle histoire des techniques est la dimension opérative des savoirs. Elle est par exemple essentielle dans la conception du droit du juriste Yan Thomas, sensible aux techniques inventées pour mettre en rapport les personnes et les choses, et qui cherche à mesurer l’écart structurel entre les faits et le droit. Thomas fait du juriste un artisan du droit, et les concepts qu’il produit participent d’une artificialisation du monde, d’un savoir-faire[12]. Dans le deuxième volume des Lieux de savoir paru en 2011[13], Christian Jacob étend lui aussi son questionnaire par une réflexion sur les pratiques, sur les opérations, sur le passage des savoirs aux pratiques. Il propose un changement de focale : « nous optons pour une cartographie à grande échelle qui, sous les grands partages régionaux déjà explorés, fera apparaître la trame plus fine d’une multitude de lieux de savoirs nouveaux. Nous nous arrêterons ainsi sur la table de travail et l’établi de l’artisan, l’écran de l’ordinateur et la page d’un livre, la feuille sur laquelle on écrit ou dessine et le statut de cette inscription, ses tracés et ses signes. Les gestes de la main, les techniques de la voix, les savoir-faire graphiques comme les opérations intellectuelles sont au cœur de ce projet »[14].

Le second axe de mobilisation a consisté à insister sur les dynamiques spatiales dans la production des savoirs. Cette localisation qui a accompagné les succès du tournant spatial, n’est pas anecdotique et ne constitue pas une nouvelle alliance avec la géographie comme discipline. Ce tournant spatial fut d’abord le fruit d’un dialogue avec les historiens des savoirs géographiques comme Jean-Marc Besse ou Christian Jacob[15]. L’approche de Besse cherche ainsi à passer du niveau de l’outil de connaissance (épistémologique) au niveau émic, c’est-à-dire de l’expérience spatiale des acteurs. D’où la redécouverte de l’œuvre du géographe Eric Dardel, influencé par Heidegger, et qui cherche à promouvoir une approche phénoménologique de l’espace. Jean-Marc Besse essaie ainsi de symétriser la réflexion sur les régimes d’historicité proposée par François Hartog en mettant en avant celui de géographicité, notion apparue pour la première fois en 1921 chez le géographe Pierre Michotte[16]. La production et la circulation des savoirs engagent des modes particuliers d’inscription spatiale ou de logique territoriale. Mais chaque lieu de savoir définit aussi les limites de son influence ou de son ressort pour prendre une métaphore juridique – qui peuvent d’ailleurs entraîner des conflits de bornage entre les académies et les universités, ou aujourd’hui entre pouvoirs publics et entreprises. Cette attention a permis de mieux comprendre le déploiement des sciences et des savoirs au-delà des institutions consacrées (université, académie), à l’échelle urbaine (Antonella Romano), à l’échelle des cours (Elissa Andretta) ou des administrations (Isabelle Laboulais), des ateliers ou des quartiers (comme par exemple autour du jardin des plantes à Paris avec Pierre-Yves Lacour et Jan Synowiecki).

La monumentalisation des lieux de savoirs au XIXe siècle en dit long sur le prestige des sciences et sur sa concurrence avec des pouvoirs moins temporels (voir la thèse de Déborah Dubald). Longtemps, la liste des lieux est restée assez traditionnelle, privilégiant les espaces de la recherche (université, laboratoires, musée, jardins botaniques, la cour) au détriment d’analyses d’autres échelles (par exemple la ville) ou de dynamiques spatiales régionales (les mondes atlantiques, l’océan Indien, le Pacifique, les empires), mais la dimension transnationale, impériale et globale a joué un rôle moteur dans ce changement d’échelle de l’histoire des savoirs en France, qu’il s’agisse d’une approche comparée au lointain pratiquée dans les deux volumes des Lieux de savoirs ou d’une approche transnationale centrée sur les circulations.

Cette dimension transnationale des sciences se retrouve dans l’histoire spatiale des empires qui vise non seulement à repenser les outils cartographiques pour comprendre la production des territoires impériaux, mais aussi à saisir les négociations et les interactions avec les géographies locales, et à mieux comprendre les sciences de terrain comme chez Hélène Blais et Isabelle Surun. Ici, l’attention aux savoirs vernaculaires est une étape essentielle à la construction d’une science impériale efficace et le prélude souvent à l’émergence d’une administration coloniale par les savoirs. Elles invitent à nuancer la thèse du laboratoire coloniale de la modernité sociale en faisant la part entre les projets coloniaux et les réalisations limitées dues à une insuffisance des effectifs et une déficience de l’administration coloniale : « dès lors il faut raisonner en termes de pratiques et de politiques scientifiques coloniales en se demandant de façon pragmatique où elles apparaissent, dans quelles circonstances, au profit de quels acteurs et de quels objectifs »[17].

L’insistance sur les circulations a aussi débouché sur la prise en compte des traductions. Le développement depuis trente ans de l’histoire du livre et de la lecture, de l’histoire des institutions scientifiques, de l’histoire des sociabilités, de l’histoire des techniques intellectuelles, de l’histoire de l’éducation et des pratiques pédagogiques a en effet partiellement éclipsé l’éclat passé de l’écrit au profit d’une « sacralisation » de communication visuelle ou orale. On est ainsi passé d’un moment habermassien où la diffusion et l’appropriation des savoirs dans des lieux étaient analysées en termes d’espace public et déclinées autour des processus de « popularisation » ou de commercialisation des savoirs, à des approches matérielles autour des instruments et technologies intellectuelles situés dans une écologie du travail savant.

Enfin, une dernière approche concerne la prise en compte de la matérialité des savoirs dans l’enquête historique. Cette dimension « écologique » est mise en avant par Christian Jacob au seuil du second volume des Lieux de savoirs de 2011. Ici l’écologie renvoie davantage aux univers de travail et inclue aussi les questions d’ergonomie. Marie-Noëlle Bourguet, dans un livre lumineux, sur les carnets du savant Humboldt, a donné l’exemple de cette histoire matérielle des savoirs : « outils de papier, instruments d’abréviation et de mise en notes du monde, les journaux et carnets de voyage intéressent donc une histoire des pratiques de savoir ambitieuse de penser l’activité de connaissance à partir de sa matérialité[18] ». Pour Humboldt, les notes sont alors supports de la mémoire : « elles expriment l’épistémologie qui fonde l’entreprise. L’interrogation sur les archives met en évidence une ingénierie textuelle et matérielle. Cette réflexion sur les « prothèses » du travail intellectuel s’est élargie à de nouveaux objets comme la liste ou la fiche[19]. L’histoire de la fiche et du fichier de lecture entreprise par Jean-François Bert offre ainsi un bon exemple de ce développement de la recherche attentive à des infrastructures intellectuelles ordinaires, fragiles ou éphémères mais ouvertes qui autorisent la mobilité et l’accumulation : « la sérialisation des savoirs que cette pratique implique permet de faire ressortir des similitudes, des variations, des continuités ou au contraire des différences »[20]. Si on ne réfléchit plus à l’échelle d’un savant ou d’un auteur mais à celle d’un groupe, d’un réseau, d’une institution, les pratiques épistémiques deviennent une activité collective, un processus distribué, une « opération » éditoriale qui doit toujours permettre la mobilité, la circulation, la collaboration, l’agrégation, l’intégration[21].

Mais, le tournant anthropologique qui s’affirme depuis dix ans, ne se limite plus à l’ethnographie des laboratoires comme dans les années 1970. Il pousse les historiens à s’interroger sur ces cultures matérielles savantes, voir sur de nouvelles formes de matérialisme scientifique, à une « écologie de l’esprit », prise au sens large comme y invitait Gregory Bateson. Il s’enracine ensuite dans un souci de mieux comprendre les relations des sciences à l’environnement, aux animaux, aux objets, mais aussi aux formes de rationalités, au proche comme au lointain. L’histoire des sciences dont le programme est plus fondé sur l’étude des naturalismes est évidemment plus sollicitée, mais qu’en est-il de l’histoire des savoirs ? L’histoire de l’environnement en France mobilise en effet, bien au-delà de l’histoire des sciences de l’environnement (climatologie, météorologie, etc) ou de l’histoire des techniques, une approche des savoirs qu’il est important de discuter. Ainsi, l’histoire intellectuelle du concept de milieu naturel mise en œuvre par Wolf Feuerhahn témoigne de cette nécessité de saisir la mobilité de ces concepts nomades qui sont en partage entre plusieurs disciplines (littérature, philosophie, géographie, sciences naturelles) plutôt que de les assigner à un champ comme le ferait une histoire disciplinaire ou une histoire de l’écologie scientifique[22]. En travaillant sur cette ubiquité territoriale, Feuerhahn révèle l’incertitude qui règne autour de ces objets-frontières dans le monde des savoirs. En mettant en avant cette ambivalence entre « écologie » et « environnement », l’histoire des savoirs a les moyens de sortir d’un débat sur la généalogie scientifique de la réflexivité environnementale pour s’interroger sur les opérations de savoir constituées pour saisir les arrangements socio-naturels.

Au total, s’il faut identifier une tradition française de l’histoire des savoirs, il est possible de la trouver à l’articulation de l’histoire et des sciences sociales qui colore le questionnaire du côté d’une histoire des pratiques, d’une histoire des lieux et d’une histoire matérielle au-delà des champs visités. Elle constitue, en France comme ailleurs, une grille de lecture plutôt qu’une discipline, une approche au seconde degré qui permet de rouvrir des dossiers classiques comme d’explorer des chantiers nouveaux.

 

NDLR : Stéphane Van Damme a récemment publié La Prose des savoirs. Pragmatique des mondes intellectuels aux Presses de l’université de Strasbourg.


[1] John V. Pickstone, Ways of Knowing. A New History of Science, Technologie and Medicine, Chicago, Chicago University Press, 2000 et Peter Burke, A Social History of Knowledge, From Gutenberg to Diderot, Cambirdge, Polity Press, 2000.

[2] Michel Bitbol et Jean Gayon (dir.), L’épistémologie française, 1830-1970, Paris, Puf, 2006.

[3] Jérôme Lamy, Politique des savoirs. Michel Foucault, les éclats d’une œuvre, Paris, Publications de la Sorbonne, 2019.

[4] Karl Mannheim, Essays on the sociology of Knowledge, Londres, Kegan and Routledge, 1952.

[5] P. Bourdieu, « Le champ intellectuel et projets créateurs », Les Temps modernes, n° 246, nov 1966, pp. 865-906. P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Le Seuil, 1994. P. Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001.

[6] Dominique Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales. Histoire et sciences sociales, 1995, 50-3, p. 487-522.

[7] Ibid., p. 21.

[8] Ibid., p. 21.

[9] Silvia Gherardi, « La théorie de la pratique serait-elle à court de carburant ? », Revue d’anthropologie des connaissances, 2017/2, vol. 11, n°2, p. 165-176, citation, p. 168.

[10] Christian Licoppe, « Dans le ‘carré de l’activité’ : perspectives internationales sur le travail et l’activité », Sociologie du travail, 50-3, Septembre 2008, p. 283-302.

[11] Les deux citations viennent de Christian Jacob, Lieux de savoirs. 2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011, p. 15. Müller Bertrand, « Les lieux de savoir : un entretien avec Christian Jacob », Genèses, 2009/3 (n° 76), p. 116-136.

[12] Yan Thomas, Les opérations du droit, Paris, Hautes-Etudes, EHESS-Gallimard-Seuil, 2011.

[13] C. Jacob. Lieux de savoirs.2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011.

[14] Ibid., p. 14.

[15] Jean-Marc Besse, « Le lieu en histoire des sciences : hypothèses pour une approche spatiale du savoir géographique au XVIe siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 116-2, 2004, p. 401-422.  Id., « Approches spatiales dans l’histoire des sciences et des arts », L’espace géographique, 2010/3, tome 39, p. 211-224.

[16] Jean-Marc Besse, « Remarques sur la géographicité. Généalogie du mot, enjeux épistémologiques et historiographiques », in Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (dir.), Historicités, Paris, La Découverte, 2009, p. 285-300.

[17] Ibid., p. 13.

[18] Marie-Noëlle Bourguet, Le monde dans un carnet : Alexandre von Humboldt en Italie (1805), Paris, Le Félin, 2017, p. 22.

[19] Sur liste, voir James Delbourgo, « Listing people », Isis, 1034, 2012, p. 735-742.

[20] Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, p. 7.

[21] Voir les réflexions de Bettina Dietz, « Natural History as compilation. Travel accounts in epistemic process of an Empirical discipline », p. 703-720.

[22] « Chapitre 1 : Les catégories de l’entendement écologique : milieu, Umwelt, environment, nature… », in Blanc, Demeulenaere, Feuerhahn (dir.), Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Paris, Publications de la Sorbonne, 2017, p. 19-42.

Stéphane Van Damme

Historien, Professeur d'histoire moderne à l'École Normale Supérieure

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Notes

[1] John V. Pickstone, Ways of Knowing. A New History of Science, Technologie and Medicine, Chicago, Chicago University Press, 2000 et Peter Burke, A Social History of Knowledge, From Gutenberg to Diderot, Cambirdge, Polity Press, 2000.

[2] Michel Bitbol et Jean Gayon (dir.), L’épistémologie française, 1830-1970, Paris, Puf, 2006.

[3] Jérôme Lamy, Politique des savoirs. Michel Foucault, les éclats d’une œuvre, Paris, Publications de la Sorbonne, 2019.

[4] Karl Mannheim, Essays on the sociology of Knowledge, Londres, Kegan and Routledge, 1952.

[5] P. Bourdieu, « Le champ intellectuel et projets créateurs », Les Temps modernes, n° 246, nov 1966, pp. 865-906. P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Le Seuil, 1994. P. Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001.

[6] Dominique Pestre, « Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques », Annales. Histoire et sciences sociales, 1995, 50-3, p. 487-522.

[7] Ibid., p. 21.

[8] Ibid., p. 21.

[9] Silvia Gherardi, « La théorie de la pratique serait-elle à court de carburant ? », Revue d’anthropologie des connaissances, 2017/2, vol. 11, n°2, p. 165-176, citation, p. 168.

[10] Christian Licoppe, « Dans le ‘carré de l’activité’ : perspectives internationales sur le travail et l’activité », Sociologie du travail, 50-3, Septembre 2008, p. 283-302.

[11] Les deux citations viennent de Christian Jacob, Lieux de savoirs. 2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011, p. 15. Müller Bertrand, « Les lieux de savoir : un entretien avec Christian Jacob », Genèses, 2009/3 (n° 76), p. 116-136.

[12] Yan Thomas, Les opérations du droit, Paris, Hautes-Etudes, EHESS-Gallimard-Seuil, 2011.

[13] C. Jacob. Lieux de savoirs.2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011.

[14] Ibid., p. 14.

[15] Jean-Marc Besse, « Le lieu en histoire des sciences : hypothèses pour une approche spatiale du savoir géographique au XVIe siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 116-2, 2004, p. 401-422.  Id., « Approches spatiales dans l’histoire des sciences et des arts », L’espace géographique, 2010/3, tome 39, p. 211-224.

[16] Jean-Marc Besse, « Remarques sur la géographicité. Généalogie du mot, enjeux épistémologiques et historiographiques », in Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (dir.), Historicités, Paris, La Découverte, 2009, p. 285-300.

[17] Ibid., p. 13.

[18] Marie-Noëlle Bourguet, Le monde dans un carnet : Alexandre von Humboldt en Italie (1805), Paris, Le Félin, 2017, p. 22.

[19] Sur liste, voir James Delbourgo, « Listing people », Isis, 1034, 2012, p. 735-742.

[20] Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, p. 7.

[21] Voir les réflexions de Bettina Dietz, « Natural History as compilation. Travel accounts in epistemic process of an Empirical discipline », p. 703-720.

[22] « Chapitre 1 : Les catégories de l’entendement écologique : milieu, Umwelt, environment, nature… », in Blanc, Demeulenaere, Feuerhahn (dir.), Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Paris, Publications de la Sorbonne, 2017, p. 19-42.