Politique

Quel public pour contrôler la dette ?

Sociologue

« Revenir à la normale ! », « refermer la parenthèse Covid », et surtout retrouver la discipline financière de marchés placés « sous perfusion » d’argent public, etc. Ces énoncés apparemment simples sont aujourd’hui au cœur d’une bataille politique et financière pour le contrôle public ou privé de la dette souveraine et des marges de manœuvre politiques qui en découlent. Dans un nouveau texte en écho au Podcast Public pride, Benjamin Lemoine décrypte les enjeux historiques, politiques et démocratiques au cœur de cette injonction au retour à la « normale financière ».

Partout dans le monde, le recours aux budgets publics et aux États s’est traduit par une augmentation accélérée des niveaux d’emprunts souverains. Les horizons comptables de la pandémie, qui rappellent les bilans d’après-guerre, ont ouvert des brèches dans l’ordre de la dette, ébranlé des tabous (celui de l’annulation) et déplacé le champ de la dispute vers les modalités de la création monétaire, de la répression financière et de l’inflation.

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Mais au moment même des pics épidémiques, les structures du pouvoir travaillaient déjà à problématiser la crise ouverte par la pandémie comme un choc exogène, venu frapper nos sociétés, nos économies et nos systèmes de santé de l’extérieur [1]. La pandémie se réduirait à un événement exceptionnel, une parenthèse circonscrite qu’il conviendrait de refermer sans tirer aucune leçon endogène [2], c’est-à-dire questionnant le capitalisme global et identifiant le néolibéralisme, la financiarisation des politiques publiques, et la marchandisation de la nature consubstantielle [3], comme de potentiels « coupables » de la propagation du virus et de sa gestion défaillante par l’État.

Déterminer le caractère endogène ou exogène du virus n’est pas un enjeu strictement savant mais tranché dans la sélection par les appareils de pouvoir des pratiques légitimes. Il s’agit d’un champ de luttes politiques.

Le retour à la normal comme champ de luttes

Pour les adeptes du retour au statu quo ante, les outils de financement public déployés pendant la crise devraient rester provisoires et se cantonner à un appui d’urgence strictement lié au « choc » sanitaire. À moyen et long terme, la société devrait se préparer à un retour à l’ordre de marché, censé servir de garde-fou aux États sociaux, discipliner les peuples dépensiers et fixer la valeur des choses comme des personnes [4]. Au temps de l’assistance respiratoire publique lié aux circonstances exceptionnelles devrait succéder le retour à la réalité compétitive et ses faillites massives d


[1] La pandémie serait un « cygne noir », un « phénomène totalement indépendant de la manière dont la globalisation financière et le néomercantilisme ont conformé les diverses sphères de la vie sociale et notre rapport à la nature dans les sociétés actuelles ». B. Théret, « De la crise financière à la crise sanitaire : un aller-retour ? », in Bruno Bouchard et Djalil Chafai (dir.), Regards croisés sur la crise de la Covid-19, Livre blanc de l’université Paris Dauphine – PSL, mars 2021.

[2] Comme le soulignent Michel Aglietta et Sabrina Khanniche : « La crise actuelle est un avertissement pour l’avenir. Ce n’est pas un choc exogène car elle n’est pas sans lien avec la dégradation de la biodiversité dont nos sociétés capitalistes sont responsables. Elle vient frapper une économie mondiale où se sont accumulées les vulnérabilités financières héritées de la crise précédente ». M. Aglietta et S. Khanniche, « La vulnérabilité du capitalisme financiarisé face au coronavirus », La lettre du Cepii, n°407, avril 2020.

[3] R. Wallace, A. Leibman, L. Fernando Chaves, R. Wallace, « Le Covid-19 et les circuits du capital », 30 avril 2020, Terrestres.

[4] Benjamin Lemoine, « Des États ‘gouvernables’. Micro et macro-politique des finances publiques. » Préface à l’ouvrage de Damien Piron, Larcier, 2019 : 17-28.

[5] Selon certaines estimations, si on avait laissé faire le marché, près de 1,6 million d’emplois auraient été détruits. Or, avec le soutien mis en place les destructions d’emplois « ne sont que de » 320.000. Le choix était donc entre une explosion historique du chômage et (une explosion encore plus forte) de la pauvreté et celle de la dette publique. Au moment des taux nuls, ce choix ne paraît pas compliqué. Ces mesures de soutien d’ailleurs ne sont pas exemptes d’idéologie dans les choix des secteurs prioritaires : l’hôtellerie-restauration, le tourisme, l’automobile, l’aérien, les voyagistes, mais pas la culture. Cf. Christian Chavagneux, Sortir du « quoi qu’il en coûte »

Benjamin Lemoine

Sociologue, Chercheur au CNRS

Mots-clés

CapitalismeDette

Notes

[1] La pandémie serait un « cygne noir », un « phénomène totalement indépendant de la manière dont la globalisation financière et le néomercantilisme ont conformé les diverses sphères de la vie sociale et notre rapport à la nature dans les sociétés actuelles ». B. Théret, « De la crise financière à la crise sanitaire : un aller-retour ? », in Bruno Bouchard et Djalil Chafai (dir.), Regards croisés sur la crise de la Covid-19, Livre blanc de l’université Paris Dauphine – PSL, mars 2021.

[2] Comme le soulignent Michel Aglietta et Sabrina Khanniche : « La crise actuelle est un avertissement pour l’avenir. Ce n’est pas un choc exogène car elle n’est pas sans lien avec la dégradation de la biodiversité dont nos sociétés capitalistes sont responsables. Elle vient frapper une économie mondiale où se sont accumulées les vulnérabilités financières héritées de la crise précédente ». M. Aglietta et S. Khanniche, « La vulnérabilité du capitalisme financiarisé face au coronavirus », La lettre du Cepii, n°407, avril 2020.

[3] R. Wallace, A. Leibman, L. Fernando Chaves, R. Wallace, « Le Covid-19 et les circuits du capital », 30 avril 2020, Terrestres.

[4] Benjamin Lemoine, « Des États ‘gouvernables’. Micro et macro-politique des finances publiques. » Préface à l’ouvrage de Damien Piron, Larcier, 2019 : 17-28.

[5] Selon certaines estimations, si on avait laissé faire le marché, près de 1,6 million d’emplois auraient été détruits. Or, avec le soutien mis en place les destructions d’emplois « ne sont que de » 320.000. Le choix était donc entre une explosion historique du chômage et (une explosion encore plus forte) de la pauvreté et celle de la dette publique. Au moment des taux nuls, ce choix ne paraît pas compliqué. Ces mesures de soutien d’ailleurs ne sont pas exemptes d’idéologie dans les choix des secteurs prioritaires : l’hôtellerie-restauration, le tourisme, l’automobile, l’aérien, les voyagistes, mais pas la culture. Cf. Christian Chavagneux, Sortir du « quoi qu’il en coûte »