Numérique

Panique morale à l’Elysée ! sur le rapport de la commission Bronner

Politiste, Politiste, Philosophe, Historien, Historien, Sociologue

Le rapport de la commission Bronner « Les Lumières à l’ère numérique » est à replacer dans une série de dispositifs qui ont prétendument pour but de réguler l’information et de protéger « l’ordre public ». Il donne matière à une panique morale des élites et légitimité aux politiques censées y répondre. C’est dire si son absence de rigueur, sa partialité et ses fragilités n’amoindrissent pas sa nocivité.

Le 11 janvier 2022, la commission présidée par le sociologue Gérald Bronner a remis au Président de la République les conclusions et les 30 recommandations de son rapport, intitulé « Les Lumières à l’ère numérique[1] ». Le Chef de l’État a évoqué un « travail fondateur » et souhaité que celui-ci « puisse être diffusé largement et permette d’enrichir le débat démocratique[2] ».

Lors du cinquantième anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’universités, le 13 janvier 2022 en Sorbonne, il a de nouveau évoqué le travail de cette commission, « présidée par l’un de vos éminents collègues », qui vise « à bâtir, à reconstruire ou refonder les Lumières à l’ère numérique »[3]. Pourtant, rien dans le travail de cette commission ne permet d’esquisser le début d’un tel projet, aussi ambitieux que grandiloquent.

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Ce texte de 124 pages fait référence à deux reprises à l’urgence qu’il y aurait à trouver des solutions à la « désinformation » (pp. 15 et 105) et mentionne le temps très contraint qu’il a pu y consacrer (100 jours), allant jusqu’à affirmer avoir « abandonné immédiatement l’objectif d’exhaustivité ».

Or, il ne s’agit pas ici d’une question d’exhaustivité ou de délai, mais de méthodologie. Ce rapport politique, partiel et, surtout, partial, veut contribuer à la lutte contre la « désinformation », mais nous confronte à un double problème : celui de son contenu et celui du moment politique dans lequel il s’insère et qu’il conforte.

Le contenu

En ce qui concerne le contenu, des généralisations sont hâtives et grossières, des termes ne sont pas définis, des auteurs importants sur les questions du numérique ne sont pas cités, la majorité des références concerne des travaux en sciences cognitives, de neurosciences ou en psychologie sociale, ce biais naturaliste empêchant toute portée plus large des constats, et le nombre quantitativement impressionnant des personnes auditionnées (plus de 150) interroge une fois que celui-ci est rapporté au profil des p


[1] Le rapport peut être consulté en ligne.

[2] Voir « Remise du rapport de la Commission Bronner », site de l’Élysée (consulté le 13 janvier 2022).

[3] Voir « Discours du Président Emmanuel Macron à l’occasion de la clôture du 50ème anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’universités », site de l’Élysée (consulté le 14 janvier 2022).

[4] Voir sur les différentes approches des liens entre rationalité et « biais cognitifs » en psychologie : Pascal Wagner-Egger, « Les canons de la rationalité : essai de classification des points de vue dans le débat sur les biais cognitifs et la rationalité humaine », L’Année psychologique, vol. 111, n° 1, 2011, pp. 191-224.

[5] Voir J. I. Krueger, D. C. Funder, « Towards a balanced social psychology: causes, consequences, and cures for the problem-seeking approach to social behavior and cognition », Behavioral and Brain Sciences, vol. 27, n° 3, 2004, pp. 313-27 ; Ulrike Hahn, Adam J. L. Harris, « What does it mean to be biased: motivated reasoning, and rationality », Psychology of Learning and Motivation, vol. 61, 2014, pp. 41-102. Pour un compte-rendu philosophique de cette littérature en français, voir Marion Vorms, « Bayes et les biais. Le “biais de confirmation” en question », Revue de métaphysique et de morale, vol. 112, n° 4, 2021, pp. 567-590. En particulier, l’idée d’une crédulité fondamentale de l’esprit humain, largement défendue par Gérald Bronner depuis vingt ans, commence à être battue en brèche par des études de plus en plus nombreuses ; par exemple, Hugo Mercier, Not Born Yesterday, Princeton, Princeton University Press, 2021 ; Marion Vorms M, « Sommes-nous trop crédules ? », dans Claudia Senik (éd.), Crises de confiance ?, Paris, La Découverte, 2020, pp. 191-212. Il se trouve que Hugo Mercier a été auditionné et son livre est cité, mais pour énoncer que « de même que la désinformation en ligne ne doit pas être surestimée, gardons-nous d’exagérer son influence sur les grands événements sociaux

Julien Giry

Politiste, Chercheur à l'université de Tours/PRIM et membre du programme ANR « VIJIE » (Vérification de l’Information dans le Journalisme, sur Internet et l’Espace Public)

Antoine Hardy

Politiste, Doctorant en sciences politiques au Centre Emile Durkheim, Université de Bordeaux

Philippe Huneman

Philosophe, Directeur de recherche à l’IHPST (CNRS/Paris-I)

Emmanuel Kreis

Historien, Chercheur au GSRL-EPHE-PSL

Jérôme Lamy

Historien, Centre d’Etude et de Recherche Travail, Organisation, Pouvoir, Université de Toulouse Jean Jaurès et CNRS

Arnaud Saint-Martin

Sociologue, Chercheur au CNRS, rattaché au Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (CNRS, EHESS, Paris 1)

Notes

[1] Le rapport peut être consulté en ligne.

[2] Voir « Remise du rapport de la Commission Bronner », site de l’Élysée (consulté le 13 janvier 2022).

[3] Voir « Discours du Président Emmanuel Macron à l’occasion de la clôture du 50ème anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’universités », site de l’Élysée (consulté le 14 janvier 2022).

[4] Voir sur les différentes approches des liens entre rationalité et « biais cognitifs » en psychologie : Pascal Wagner-Egger, « Les canons de la rationalité : essai de classification des points de vue dans le débat sur les biais cognitifs et la rationalité humaine », L’Année psychologique, vol. 111, n° 1, 2011, pp. 191-224.

[5] Voir J. I. Krueger, D. C. Funder, « Towards a balanced social psychology: causes, consequences, and cures for the problem-seeking approach to social behavior and cognition », Behavioral and Brain Sciences, vol. 27, n° 3, 2004, pp. 313-27 ; Ulrike Hahn, Adam J. L. Harris, « What does it mean to be biased: motivated reasoning, and rationality », Psychology of Learning and Motivation, vol. 61, 2014, pp. 41-102. Pour un compte-rendu philosophique de cette littérature en français, voir Marion Vorms, « Bayes et les biais. Le “biais de confirmation” en question », Revue de métaphysique et de morale, vol. 112, n° 4, 2021, pp. 567-590. En particulier, l’idée d’une crédulité fondamentale de l’esprit humain, largement défendue par Gérald Bronner depuis vingt ans, commence à être battue en brèche par des études de plus en plus nombreuses ; par exemple, Hugo Mercier, Not Born Yesterday, Princeton, Princeton University Press, 2021 ; Marion Vorms M, « Sommes-nous trop crédules ? », dans Claudia Senik (éd.), Crises de confiance ?, Paris, La Découverte, 2020, pp. 191-212. Il se trouve que Hugo Mercier a été auditionné et son livre est cité, mais pour énoncer que « de même que la désinformation en ligne ne doit pas être surestimée, gardons-nous d’exagérer son influence sur les grands événements sociaux