Toute lutte d’émancipation est universelle
La réflexion sur l’émancipation a repris place au cœur du débat public. Elle s’alimente aujourd’hui à trois sources principales. La première est l’éloge de la méritocratie que les dirigeants modernes entonnent en vue de persuader chacun et chacune de réaliser ses « potentialités » et d’accroître sa « performance » afin d’améliorer son sort ou gagner une place enviable dans la société[1].

La seconde émane des philippiques, des conservateurs et des réactionnaires clamant que l’idée même d’émancipation est un slogan creux au service d’une défense aberrante d’un « universalisme abstrait » et d’un « individualisme insatiable ». Pour ces voix, la revendication d’autonomie absolue portée par les progressistes est absurde ou dangereuse puisqu’elle fait fi des hiérarchies et des traditions héritées, contrevient aux lois de l’ordre naturel, cultive un individualisme œuvrant à la dissolution des sociétés et de la civilisation[2].
Une version « républicaine » de l’universalisme radicalise cette posture en exaltant l’obligation de fabriquer des citoyens fidèles aux valeurs immémoriales de la nation et acceptant sans rechigner le sort qui leur est assigné dans une pyramide sociale immuable. Ces deux visions de l’émancipation sont purement idéologiques : elles nient la réalité des injustices et des inégalités structurelles qui frappent des groupes sociaux ostracisés et ignorent l’état des lois et des mœurs qui régit les sociétés démocratiques contemporaines en consacrant l’égalité des droits humains et le respect de la dignité des personnes[3].
La troisième source qui nourrit le débat public sur l’émancipation est plus intrigante. Elle provient de la controverse qui divise la pensée de gauche selon qu’elle l’envisage à partir de la notion d’aliénation ou de celle discrimination. La première perspective se situe dans le sillage de l’héritage du marxisme en s’arc-boutant sur une certitude : l’émancipation doit valoir pour l’humanité en son entier et dépend de l’action enga
