Rediffusion

« Je me suis toujours été un autre » – à propos de Romain Gary dans la Pléiade

Critique Littéraire

Pourquoi était-ce si compliqué pour Gary d’être Gary ? Parce qu’il était pris d’ « une fringale de vie, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités, que chaque saveur goûtée ne faisait que creuser davantage.» Près de quarante ans après son suicide, l’entrée dans la Pléiade de Romain Gary indique combien le snobisme intellectuel qui voyait en lui un écrivain tout juste truculent s’est atténué. Rediffusion du 16 mai 2019.

À la question « Ce que je voudrais être », du questionnaire de Proust, Gary répondait : « Romain Gary, mais c’est impossible ». Mireille Sacotte cite cette phrase dans son introduction aux deux volumes des œuvres de Gary qu’édite ces jours-ci La Pléiade. Elle met en valeur la liberté d’un écrivain qui s’est inventé beaucoup de noms et de vies. « Qu’est-ce que c’est, pour toi, être juif ? Une certaine façon de me faire chier » : avec son judaïsme aussi, voire surtout avec lui, Gary jouait à cache-cache. La façon dont Gary botte en touche dans ce passage de La Nuit sera calme met en valeur une constante de l’œuvre garyenne, l’esquive.

La réunion de ses romans et récits à une époque, la nôtre, où l’assignation identitaire est devenue une obsession, fait apparaître le contraste entre l’intelligence qu’avait l’écrivain des zones grises, des nuances, des incertitudes, et une vision du monde qui s’impose aujourd’hui pour laquelle rien n’existent en dehors du blanc et du noir. Lire Pseudo et Vie et mort d’Emile Ajar à la suite de La Promesse de l’aube et de La Vie devant soi, textes plus connus que les deux premiers, permet de comprendre que Gary, en se cachant derrière un pseudonyme, ne visait pas la mystification pour elle-même. Ce qu’il voulait, c’était raconter la vie des autres sans se sentir limité dans cet exercice : « Personne n’est dans sa peau sans être dans la peau des autres » écrit-il dans La Nuit sera calme, et il ajoute : « J’ai tout le temps mal chez les autres ». Donc je veux aller y voir, et si possible, changer la donne.

Né à Vilnius en 1914 sous le nom de Roman Kacew, Gary a peu connu son père, qui fut mobilisé pendant la Première guerre mondiale. Il revint à Vilnius pour exercer le métier de fourreur, puis quitta définitivement sa femme en 1929. Il serait mort « de peur » sur le chemin d’un camp d’extermination (La Promesse de l’aube). Avec sa mère, Gary part vivre à Varsovie, et ce petit couple mère-fils finit par rejoindre Nice. Enfant de l’incertit


Virginie Bloch-Lainé

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