Bande Dessinée

Que projeter en temps de crise ? – sur Des bombes et des hommes d’Estelle Dumas, Julie Ricossé et Loïc Godart

Critique

Des bombes et des hommes évoque l’horreur de la guerre de Yougoslavie dans l’enclave bosniaque de Gorazde. Dans ce contexte tragique, la salle de cinéma du centre culturel se voit nimbée d’une aura singulière : c’est dans ce lieu fermé que s’ouvre réellement l’espace, le champ des possibles, c’est à travers ce divertissement populaire que peut se produire une épiphanie capable de rassembler les corps au sein d’une communauté de désir. Et cette puissance cinématographique, on la retrouve dans le style même de la BD.

La bande dessinée Des bombes et des hommes, écrite par Estelle Dumas, dessinée par Julie Ricossé et Loïc Godart, m’est parvenue au moment précis où la fermeture des librairies faisait l’objet d’une vive contestation. Aux stocks à prévoir en matière de denrées alimentaires, de farine et de papier toilette, s’est ajouté pour beaucoup celui des lectures : des provisions de livres, ultimes précipitations dans les librairies.

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Dans le cadre de ce reconfinement national, les livres n’ont pas fait partie de la liste des biens essentiels et indispensables. Pour ne pas évoquer tous les enjeux soulevés à cette occasion par des voix diverses, enjeux culturels, politiques, sociaux, économiques – s’il sert de les séparer par des virgules –, je me bornerai à dire la sensation étrange que j’ai eue à recevoir ce livre comme s’il était venu me chercher et s’inviter chez moi, pour se joindre au reste de mon stock, au reste de ma petite bibliothèque. Étrange car au fond, au plaisir que j’ai toujours eu à recevoir des livres, il s’est ajouté pour la première fois le sentiment nouveau et rassurant d’éloigner un peu plus une crainte de manquer.

Étrange aussi parce que le livre ne s’est pas simplement glissé dans ma boîte aux lettres, mais plus significativement dans ma vie, au milieu de mes préoccupations les plus actuelles, avec cette façon envahissante et magique qu’ont les œuvres de résonner avec le quotidien, sans qu’on s’y attende forcément. Au milieu de mes activités, de la polémique qui faisait rage sur différents médias, car Des bombes et des hommes parle très justement de personnes confinées : des personnes qui manquent de tous les biens essentiels, qui sont prises dans la rudesse de la guerre, la rudesse de l’hiver, mais se battent – c’est bien le cœur du récit – pour maintenir les lieux culturels désertés en organisant des projections de films.

Il y a pourtant quelque chose de dérisoire dans cette analogie : la bande dessinée témoigne d’une expérience incommensurable


Rose Vidal

Critique