Cinéma

Masculin-féminin : un dialogue entre Marguerite Duras et Benoit Jacquot – sur Suzanna Andler

Critique

Le 2 juin sort en salle l’adaptation cinématographique par Benoit Jacquot d’une pièce méconnue de Marguerite Duras. Ce film reprend et ponctue le dialogue inauguré entre l’écrivaine et le cinéaste au début des années 1970. Révélant une parenté discrète entre l’écriture de l’une et le cinéma de l’autre, Suzanna Andler interroge avec délicatesse les processus mentaux et sentimentaux de n’importe quelle histoire d’amour et exprime la singularité subversive des rapports masculin/féminin chez les deux créateurs – loin des militantismes : sans faux-fuyants.

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Marguerite Duras – Benoit Jacquot : une rencontre

La légende fait de la rencontre entre Benoit Jacquot et Marguerite Duras une scène de reconnaissance miraculeuse : au début des années soixante-dix, une connivence immédiate s’établit sur le palier d’un immeuble au numéro 5 de la rue Saint-Benoit à Paris, engageant entre l’aspirant réalisateur de 20 ans et l’écrivaine-cinéaste une amitié active jusqu’à sa disparition à elle. Pendant quelques années sur les tournages, Benoit Jacquot traduit les idées durassiennes dans l’alphabet cinématographique le plus concret.

L’entreprise peut paraitre risquée : faire du cinéma avec Marguerite Duras, c’est s’exposer à remettre en question les bases du langage cinématographique – si l’on en juge par les infractions majeures qui constituent La Femme du Gange (1973), ou bien India Song (1975), mais encore Le Navire Night, conçu d’ailleurs comme un dialogue filmé entre Benoit Jacquot et Marguerite Duras. Cependant le jeune « assistant réalisateur » – c’est son titre au générique d’India Song – s’installera chez la créatrice à Neauphle-le-chateau pour écrire son premier film : L’Assassin musicien (1976).

Parvenue au faîte de la notoriété médiatique et de la reconnaissance intellectuelle au moment où elle commence à faire du cinéma, Marguerite Duras en fait une activité disons expérimentale – jusqu’à Son nom de Venise dans Calcutta désert (1976) : « […] je voudrais, confie-t-elle à Michelle Porte, reprendre le cinéma à zéro, dans une grammaire très primitive… très simple, très primaire presque : ne pas bouger, tout recommencer [1] ».

On dit volontiers qu’elle fait un cinéma « littéraire » ; l’expression, idéalement trompeuse, permet d’esquiver cette évidence : la dé-grammaticalisation de ses histoires refaçonne notre rapport aux histoires par une saisie sensible inédite dans l’histoire du cinéma. L’œuvre cinématographique de Marguerite Duras est une improbable collection d’hapax, un lumineux collier de ptyx.

De son côté, Benoi


[1] Marguerite Duras et Michelle Porte, Les Lieux de Marguerite Duras, Les Éditions de Minuit, 1977, p. 94.

[2] Maurice Blanchot, Jorge Luis Borgès, Serge Bramly, Giacomo Casanova, Benjamin Constant, Don Delillo, Fedor Dostoïevski, William Faulkner, André Gide, Henry James, Franz Kafka, Bernard-Marie Koltès, Marivaux, Octave Mirbeau, Molière, Giacomo Puccini (Tosca), Pascal Quignard, Chantal Thomas…

[3] Milan Kundera voit dans la capacité de déchirer « le rideau de la préinterprétation » qu’il fonde chez Cervantès, le « signe d’identité de l’art du roman ». Milan Kundera, Le Rideau, Gallimard, 2005, p. 111.

[4] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, in À la recherche du temps perdu, tome IV, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 474.

[5] Benoit Jacquot réalise en 1986 Elvire Jouvet 40 (TNS / INA) à partir de la mise en scène pour le théâtre, par Brigitte Jaques-Wajeman, des « leçons » données au Conservatoire par Louis Jouvet. La phrase est citée d’après la transcription publiée aux éditions Gallimard, Louis Jouvet : Molière et la comédie classique, Gallimard, collection « Pratique du théâtre », 1965, p. 89.

[6] Benoit Jacquot réalise son film en décembre 1993 (production Arte/INA) à partir de la mise en scène de Louis-Do de Lencquesaing au théâtre de l’Odéon.

[7] « Voyez-vous, après tant d’années je suis presque sûr que cette chose qui m’attend est une présence vivante cachée dans une grande obscurité, dans les tournants, les plis et les replis du temps, des mois, des années. Elle est devenue comme une bête qui m’attend tapie dans la jungle, prête à bondir. » Henry James, La Bête dans la jungle, adaptation française de Marguerite Duras, in Marguerite Duras, Théâtre III, Gallimard, 1984, p. 37. La nouvelle traduite et adaptée pour le théâtre par Marguerite Duras est filmée en 1987 par Benoit Jacquot à partir d’une mise en scène d’Alfredo Arias.

[8] L’expression est employée à propos de Lol V. Stein dans Le Ravissement de Lol V. Stein (Gallimard, 1964).

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Jean Cléder

Critique, Maître de conférences en littérature générale et comparée à l'Université Rennes 2

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Notes

[1] Marguerite Duras et Michelle Porte, Les Lieux de Marguerite Duras, Les Éditions de Minuit, 1977, p. 94.

[2] Maurice Blanchot, Jorge Luis Borgès, Serge Bramly, Giacomo Casanova, Benjamin Constant, Don Delillo, Fedor Dostoïevski, William Faulkner, André Gide, Henry James, Franz Kafka, Bernard-Marie Koltès, Marivaux, Octave Mirbeau, Molière, Giacomo Puccini (Tosca), Pascal Quignard, Chantal Thomas…

[3] Milan Kundera voit dans la capacité de déchirer « le rideau de la préinterprétation » qu’il fonde chez Cervantès, le « signe d’identité de l’art du roman ». Milan Kundera, Le Rideau, Gallimard, 2005, p. 111.

[4] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, in À la recherche du temps perdu, tome IV, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 474.

[5] Benoit Jacquot réalise en 1986 Elvire Jouvet 40 (TNS / INA) à partir de la mise en scène pour le théâtre, par Brigitte Jaques-Wajeman, des « leçons » données au Conservatoire par Louis Jouvet. La phrase est citée d’après la transcription publiée aux éditions Gallimard, Louis Jouvet : Molière et la comédie classique, Gallimard, collection « Pratique du théâtre », 1965, p. 89.

[6] Benoit Jacquot réalise son film en décembre 1993 (production Arte/INA) à partir de la mise en scène de Louis-Do de Lencquesaing au théâtre de l’Odéon.

[7] « Voyez-vous, après tant d’années je suis presque sûr que cette chose qui m’attend est une présence vivante cachée dans une grande obscurité, dans les tournants, les plis et les replis du temps, des mois, des années. Elle est devenue comme une bête qui m’attend tapie dans la jungle, prête à bondir. » Henry James, La Bête dans la jungle, adaptation française de Marguerite Duras, in Marguerite Duras, Théâtre III, Gallimard, 1984, p. 37. La nouvelle traduite et adaptée pour le théâtre par Marguerite Duras est filmée en 1987 par Benoit Jacquot à partir d’une mise en scène d’Alfredo Arias.

[8] L’expression est employée à propos de Lol V. Stein dans Le Ravissement de Lol V. Stein (Gallimard, 1964).

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