Cinéma

« Puisque le rideau va tomber » –  Sur Don’t Look Up d’Adam McKay

Critique

Même s’il ne s’agit pas d’un biopic, Don’t Look Up est probablement la première grande œuvre cinématographique sur Trump. Par un va-et-vient entre la fiction et la réalité, le film amène à reconsidérer ses comportements autrement que par l’indifférence, le mépris ou la lassitude. Sans jamais laisser tranquille son spectateur, produisant même un malaise continu devant la bêtise de l’espèce humaine, notre bêtise, Adam McKay cherche désespérément à créer un sursaut dans les esprits face à la catastrophe écologique imminente.

Don’t Look Up, le titre du dernier film d’Adam McKay, sonne comme un slogan de campagne de Donald Trump. On songe au fameux « Lock Her Up » (« Mettez-la en prison »), destiné à stigmatiser Hillary Clinton en 2016, ou au plus récent « Stop The Steal » (« Arrêtez de voler [l’élection] », qui a accompagné la défaite du milliardaire américain lors des présidentielles en 2020.

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« Ne regardez pas le ciel », donc. Ce qu’il ne faut pas regarder, en l’occurrence, selon les partisans de la Présidente Janie Orlean interprétée dans le film par Meryl Streep, c’est une comète de 9 kilomètres de large fonçant droit sur la Terre. Les données scientifiques sont formelles : si rien n’est fait, cette comète détruira la totalité de la planète dans six mois et quatorze jours. D’abord observable sur les écrans d’ordinateur de la doctorante en astronomie Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence), qui lui donnera son nom, et de son directeur de thèse Randall Mindy (Leonardo Di Caprio), la comète est visible de nuit à œil nu pour la première fois au 2/3 du film. « La voici ! » s’écrie alors le professeur Mindy, descendant de sa voiture et exhortant les autres automobilistes à s’arrêter comme lui pour regarder ce « spectacle magnifique et terrifiant à la fois ».

Les occupants de la Maison-Blanche, eux, ne souhaitent pas que leurs concitoyens lèvent les yeux au ciel, d’abord parce que les « Regardeurs », comme ils appellent leurs opposants, « se croient meilleurs que vous » et, surtout, veulent « vous priver de votre liberté ». L’argument véritable d’Orlean et de ses sbires relève en fait d’un pur opportunisme économique ; ils ont en effet un autre plan que celui, initialement prévu, de détruire la comète en la transperçant d’ogives nucléaires pour la faire dévier de sa trajectoire. Sur une idée farfelue de leur principal donateur, Peter Isherwell, le PDG du géant technologique Bash, ils souhaitent plutôt fissurer la comète grâce à une trentaine de robots géants envoyés à sa surface, susceptibles de provoquer ensuite, dans son noyau, une myriade d’explosions. Les restes de la comète qui tomberaient alors sur Terre seraient récupérés en vue de constituer une formidable réserve de matériaux précieux pour la fabrication des ordinateurs et des téléphones portables.

De l’incompétence en politique

Don’t Look Up est probablement la première grande œuvre cinématographique sur Trump, même s’il ne s’agit pas d’un biopic à proprement parler. Les commentateurs ont souvent rapproché, à raison, le personnage de Janie Orlean du 45e président des États-Unis, mais c’était aussitôt pour affubler l’un comme l’autre du qualificatif de « bouffon ». C’est là manquer la force critique du film de McKay, qui prend toujours soin, dans ses nombreux entretiens, de ne jamais déprécier ce leader en effet improbable, à la tête durant quatre ans de la plus grande puissance mondiale. C’est plutôt l’étonnement qui prévaut chez le cinéaste, y compris l’étonnement devant tant d’incompétence dans la gestion des affaires publiques, qui précède d’ailleurs l’avènement du trumpisme d’une quarantaine d’années selon lui (depuis l’élection de Reagan au début des années 1980).

Cette incompétence politique, au lieu d’être jugée hâtivement, doit au contraire être décrite avec minutie pour pouvoir être comprise, et éventuellement être renversée sur le terrain même où elle se déploie aujourd’hui, celui d’une scène spectaculaire où Trump a excellé tout au long de son mandat, de ses prestations télévisuelles à l’usage des médias sociaux. C’est l’une des leçons de Don’t Look Up : peut-être qu’en abordant le cas Trump autrement qu’en le méprisant, on trouvera de nouvelles armes pour affronter le danger considérable qu’il représente encore pour l’Amérique et pour le monde. L’argument repris en boucle de sa bouffonnerie supposée deviendra alors aussi obsolète qu’il demeure inoffensif pour en dénoncer les actions dévastatrices.

Comme pour Vice (2018), son précédent film consacré à Dick Cheney, vice-président de George W. Bush (2000-2008), Adam McKay s’est beaucoup documenté sur la présidence de Trump. On en trouve de nombreux traits dispersés dans sa trame narrative, que le public peut identifier ou pas, et qui crée des résonances plus ou moins conscientes entre Don’t Look Up et notre histoire présente.

Mentionnons quelques-uns de ces traits qui caractérisent l’habitus du pouvoir porté par Trump : l’impatience à tout épreuve, même quand on briefe l’équipe présidentielle sur un sujet de la première importance (« ça me soûle », lance ainsi au bout de quinze secondes le chef de cabinet de la présidente lorsque les scientifiques les informent de la catastrophe imminente) ; la propension à tout édulcorer par l’intermédiaire du langage (cette catastrophe certaine à 100 % devient ainsi un « potentially significant event », un « événement potentiellement significatif », selon la bonne vieille langue de bois de l’exécutif américain, exacerbée sous l’administration Trump, même et surtout en cas de situation devenue incontrôlable) ; la succession délibérée de déclarations aussi aberrantes les unes que les autres, comme celle d’Orlean qui a dit « que les [gens] devraient mieux choisir leurs numéros au loto » s’ils voulaient devenir riches (en écho à une autre affirmation de Trump mettant à mal la science, non plus celle des statistiques mais de la médecine, quand il avait affirmé, au début de la pandémie du Covid-19, qu’on devrait ingérer de la javel pour éliminer le virus dans notre corps).

La liste serait longue de la dissémination dans Don’t Look Up de ces attributs du trumpisme, jusqu’à la coupe de cheveux de Janie Orlean, qui rappelle celle de Lara Trump, la femme du deuxième fils de l’ancien président, conseillère de sa campagne en 2020 et « l’avenir du parti républicain » selon Lindsey Graham, l’un de ses principaux dirigeants. On pourrait d’ailleurs ajouter l’endogamie latente à l’intérieur de la famille Trump : dans la vraie vie, Donald a dit qu’il aurait bien couché avec Ivanka si celle-ci n’avait pas été sa fille ; dans le film de McKay, Jason Orlean, le chef de cabinet, est le fils de Janie, et il dit de sa mère lors d’un meeting qu’elle est une « sacrée bombasse ».

L’énumération de ces liens entre la fiction de McKay et la réalité de l’exercice du pouvoir par Trump n’a pas seulement ici pour vocation à identifier les résidus de sa présidence dans Don’t Look Up. Cette identification, si elle met en valeur la dimension quasi-documentaire d’une façon de gouverner, est parallèlement contrariée par un cinéaste qui brouille sans cesse la frontière qui sépare son film d’une actualité politique tourmentée.

Meryl Streep, hors de l’écran, a été l’une des protagonistes de cette actualité, en prenant position contre Donald Trump lors d’un discours resté célèbre quand elle a reçu le prix Cecil B. DeMille pour l’ensemble de sa carrière aux Golden Globes en janvier 2017. Représentante majeure d’une industrie hollywoodienne qui s’est très tôt liguée contre Trump, le public a conscience du fait que l’actrice principale du film est une proche du parti démocrate et qu’elle a contesté le candidat républicain dès son entrée à la Maison-Blanche. McKay glisse même une photo d’archive sur le bureau ovale de Janie Orlean, où l’on voit la véritable Meryl Streep dans les bras de l’ancien président Bill Clinton…

De cette superposition entre le personnage d’Orlean qui rejoue en partie le tempérament de Trump et l’actrice-star connue pour ses positions anti-Trump, découle un trouble suggestif dans l’esprit des spectateurs : un va-et-vient entre la fiction et la réalité qui nous amène à reconsidérer autrement que par indifférence ou lassitude les comportements d’Orlean d’inspiration trumpienne. Tout se passe comme si les faits et gestes de Trump que nous avons encore en mémoire nous parvenaient comme si nous les voyions pour la première fois, dans leur aberration brute.

Nanni Moretti, dans Le Caïman (2006), son film sur Silvio Berlusconi, avait adopté une stratégie similaire par rapport à son personnage principal, puisque c’était le cinéaste lui-même, connu en Italie pour ses positions de gauche, qui avait interprété le rôle de Berlusconi dans la dernière partie de son film. Tout ce qu’il disait dans ce moment final avait réellement été énoncé par le Cavaliere, mais sortis de sa bouche, ces énoncés prenaient une tout autre valeur. Comme si, dans ce court-circuit entre la personne de Moretti et l’individu Berlusconi qu’il incarne à l’écran, les Italiens prenaient la mesure de l’énormité des propos de l’ancien président du conseil, loin de l’immédiateté de l’habitude qui les rendait tolérables.

Ce type d’esquive face à l’expression d’une monstruosité en politique intéresse grandement Adam McKay, et Don’t Look Up peut être perçu comme une tentative désespérée visant à en déjouer les mécanismes. Sans promettre néanmoins aux spectateurs et spectatrices de son film que le démontage du déni, aussi « cosmique » soit-il, suppose une position confortable, où l’on rit forcément de ce qui serait plus bête que soi.

« Épistémologie de l’espèce humaine »

D’où, au contraire, l’espèce de malaise que l’on peut éprouver devant le film, car la sottise des gouvernants dans Don’t Look Up n’est pas montrée de telle sorte qu’elle nous rassure sur la supériorité présumée que nous aurions sur eux. L’absence d’un point de vue condescendant sur la présidente Orlean et sur ses acolytes repose en vérité à nouveaux frais, en images et en sons, le problème de la bêtise. Ce problème qu’il faudrait investir de manière « transcendantale » comme nous invitait à le faire Gilles Deleuze, c’est-à-dire en questionnant les conditions de possibilité de ses manifestations et non en les méprisant d’emblée, mépris qui n’est qu’une autre façon d’en esquiver les conséquences délétères sur nos existences. C’est l’une des tâches éminentes de la philosophie depuis Nietzsche – « nuire à la bêtise » –, que le cinéma d’Adam McKay poursuit avec ses moyens propres.

Quand Deleuze, dans Différence et répétition, écrit qu’on ne saurait se limiter à considérer la bêtise comme n’étant qu’une « détermination empirique, renvoyant à la psychologie ou à l’anecdote – pire encore, à la polémique et aux injures – et aux sottisiers comme genre pseudo-littéraire particulièrement exécrable », il nous autorise à saisir la voie ténue suivie par McKay dans sa filmographie. McKay s’inscrit bien dans la lignée des grands écrivains – Baudelaire, Flaubert, plus tard Musil, Gombrowicz, Nathalie Sarraute… – qui ont su donner à la bêtise « toute sa dimension cosmique, encyclopédique et gnoséologique ».

Et c’est pourquoi, en remplaçant le mot « littérature » par celui de « cinéma » dans le développement de Deleuze, il est légitime de soutenir que « le plus mauvais cinéma fait des sottisiers, mais le meilleur est hanté par le problème de la bêtise ». En découle cette conclusion décisive qui permet de repenser nos formes de vie dans un monde où la bêtise semble partout : avec « la modestie nécessaire », il convient avant tout de « [considérer] que la bêtise n’est jamais celle des autres, mais l’objet d’une question proprement transcendantale : comment la bêtise est-elle possible ?[1] »

D’une certaine façon, Adam McKay ne dit pas autre chose quand il souligne que son « film ne parle pas tant de l’aveuglement devant le danger, même s’il en a l’air, qu’il ne jette un regard épistémologique sur l’espèce humaine[2] ». Le danger dans Don’t Look Up, on le sait, c’est l’extinction de toute vie sur Terre quand la comète Dibiasky aura touché sa surface. De fait, cet impact aura bien lieu à la fin du film. Dans la vie réelle, cette comète est la métaphore pour McKay du réchauffement climatique, et la question « épistémologique » que soulève le réalisateur pourrait se formuler en ces termes : quel regard « l’espèce humaine » porte-t-elle donc sur elle-même pour, non seulement persévérer dans la destruction de la planète mais, aussi, peiner à ce point à se mobiliser en vue de la sauver ? Question « cosmique » à tous égards, question devenue pourtant commune, qu’une grande partie de l’humanité, de tous âges, se pose maintenant quotidiennement.

McKay l’investit avec les composantes du cinéma pour essayer de créer un sursaut dans les esprits, et tenter de modifier par là même notre rapport à la catastrophe écologique. Comment justifier cette ambition salvatrice que le réalisateur américain lui accorde ? C’est que l’art du cinéma peut encore s’adresser à un public très large. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a conduit Adam McKay à travailler avec Netflix, la plateforme aux centaines de millions d’abonnés. Don’t Look Up, qui a connu une sortie sur grand écran dans certains pays, peut ainsi toucher, et dans un temps très court, une quantité considérable de personnes.

C’est le paradoxe qui émane des interviews de McKay : avec lui, le cinéma redevient un art de masse grâce à une plateforme qui éclate pourtant le public des films, désormais formé de communautés fragmentées, elles-mêmes composées d’individus isolés devant des ordinateurs ou des téléviseurs. McKay ne s’en cache pas : il y a urgence, et il faut qu’une transformation s’opère dans les têtes pour que le sauvetage de la planète ne soit pas un horizon inatteignable.

Peut-on dire toutefois que le cinéaste entend seulement produire une prise de conscience avec son film ? On sent bien, aux réactions qu’il suscite, qu’il y a plus qu’un simple mouvement réflexif qui consoliderait ce que nous savons déjà sur le climat. Ce n’est d’ailleurs pas un supplément d’information que nous livre McKay à travers les mésaventures des astronomes Dibiasky et Mindy, qui nous ferait basculer, par la fiction, dans un savoir rédempteur sur l’écologie. Il n’exacerbe pas non plus les émotions qui traversent les deux scientifiques. Les cris de la première comme les crises d’angoisse du second proviennent d’un même sentiment partagé, celui d’une impuissance provoquée par le cynisme des politiques et l’incurie des journalistes des chaînes mainstream, les uns comme les autres faisant tout pour qu’une conversion des consciences ne puisse se produire.

Il faut trouver une autre solution, qui ne passe plus par l’attente d’une prise de conscience univoque, condition abstraite d’une action globale qui ne vient pas, mais par le bouleversement même de cette attente. Tout se passe comme si Don’t Look Up nous plaçait devant le constat d’échec d’une conscience qui reste engourdie face au désastre climatique, y compris quand la science, à laquelle McKay croit profondément, nous fournit toutes les données probantes pour sortir de cet engourdissement.

Un cinéma de l’intranquillité

D’où le désarroi insistant produit par le film, qui ne laisse jamais tranquille son spectateur, désorienté par une œuvre qui brise une à une les croyances qui structurent nos manières de percevoir et d’agir dans un monde confronté à sa propre fin (la bêtise de nos dirigeants ne relève pas d’un trait de caractère qu’il suffirait de condamner pour qu’il disparaisse ; l’information en continu peut méconnaître la vérité des faits, et renouvelle même les outils d’une propagande moderne qui nie l’évidence ; la prise de conscience par le savoir scientifique ne suffit pas, seule, à sauver la planète, etc.).

Que notre intranquillité soit l’une des causes du succès de Don’t Look Up laisse peut-être entrevoir des possibilités d’action encore inconnues. Encore faut-il éprouver les raisons formelles produisant cet état de désorientation grâce auquel le film transit une partie de son public. Y compris parmi les experts et les militants écologiques qui y retrouvent l’expression de leur mal-être profond, toujours susceptible cependant de se retourner en son contraire, avec l’invention de nouvelles manières de s’engager.

Il faut reconnaître que ce film se distingue de beaucoup d’autres que l’on range habituellement dans le genre « apo » (pour apocalypse). Il ne mêle pas le sensationnalisme des effets spéciaux au sentimentalisme mièvre auquel le blockbuster hollywoodien n’échappe pas. C’est le cas notamment de Deep Impact (1998) ou du Le Jour d’après (2004), deux films qui remettent eux aussi en jeu la place de la science dans les décisions prises par les politiques, mais leur familialisme plat contrarie toute velléité de s’ouvrir à un horizon planétaire hors duquel l’engagement pour le climat devient caduc.

Don’t Look Up se différencie par ailleurs d’une autre œuvre aux antipodes de ces productions hollywoodiennes, et qui porte à l’écran, comme chez McKay, les ultimes instants de la planète. Dans 4h44 Dernier jour sur Terre (2011), Abel Ferrara condamne la double défaite des hommes politiques et des scientifiques, avec un ressentiment prononcé de Cisco, son personnage principal (interprété par Willem Dafoe), contre ces derniers, considérés comme des incapables n’ayant pas su convaincre les gouvernants de la gravité de la situation (dans une scène tragi-comique, Cisco hurle devant sa télé contre les bonnes paroles de celui qui a cherché à allier ces deux compétences, celle du savant et celle du politique, à savoir l’ancien vice-président américain Al Gore).

Nul ressentiment de ce type chez Adam McKay, qui s’efforce surtout de ramener au premier plan le discours de la science, de le rendre audible à travers un style qui, certes, contraste fortement avec la sobriété des propositions savantes. Le réalisateur l’a indiqué à diverses occasions : Don’t Look Up regroupe en son sein une pluralité de genres – la comédie, le drame, le film fantastique, le documentaire d’archives… –, dans l’optique, dit-il sincèrement, que son film conquiert une audience aussi hétérogène que possible : condition, peut-être, d’une efficacité acquise par-delà l’expérience de son visionnage.

Mais cet assemblage bigarré ne renvoie pas à un pot-pourri postmoderne, où règnerait l’indistinction entre différents régimes d’images. McKay possède en réalité une stratégie formelle très précise qui consiste à allier l’esthétique spectaculaire avec ce qui s’en distingue parfois radicalement. C’était déjà le choix esthétique adopté pour Vice : prendre comme sujet un « bureaucrate aussi monotone » que Dick Cheney – être secret, sans charisme, parlant peu –, et l’insérer dans un montage survolté qui mime le rythme d’un film d’action traditionnel, sans pour autant en adopter les ficelles scénaristiques. Cheney est alors perçu dans un contexte visuel inédit, même si tout est véridique dans ses déclarations comme dans ses décisions ; seulement, ces déclarations et décisions, de par ce télescopage entre un individu connu pour être insipide et sa reprise dans un environnement qui ne l’est pas, sont vues et observées sans filtre, dans une cruauté politique inouïe.

Plusieurs télescopages de ce type existent dans Don’t Look Up ; l’un d’entre eux a été évoqué plus haut dans l’alliage troublant entre le personnage de la présidente Orlean et de la personne de Meryl Streep. Nous pouvons ajouter un autre agencement non moins suggestif, celui de la chanteuse Ariana Grande, qui joue le rôle d’une chanteuse pop, Riley Bina, comme dans la vraie vie. Son personnage suit une progression significative dans la narration du film.

Croquée sans dissimulation dans ses dérives sentimentales (elle est quittée par son copain, le DJ Chello, avant que celui-ci la demande en mariage en direct à la télévision), elle deviendra une alliée de poids du professeur Mindy dans son combat contre le plan d’Orlean et d’Isherwell. En témoigne la séquence du « vrai dernier concert pour sauver le monde » (« the For Real Last Concert to Save the World »), quand Bina, en duo avec DJ Chello, interprète vers la fin du film une chanson qui annonce la fin du monde. L’immense tristesse de cette séquence naît du contraste inattendu entre la mise en scène d’un concert qui rappelle éminemment le clip live d’une pop star (genre MTV) et la violence croissante des paroles de la chanson, qui sied assez peu, voire pas du tout à ce type de production audiovisuelle :

« Regardez le ciel [“Just Look Up”, titre et refrain de la chanson]
On n’y échappera pas
(…)
Arrêtez d’être bouchés
Et écoutez ceux qui savent, les scientifiques
On a déconné grave
Ce coup-ci
[La comète] est tout près
Ça sent déjà le roussi
Vous pouvez faire comme si de rien n’était
Mais ça va vous tomber dessus
Je vous le dis
Fêtez ça, pleurez, priez
Il faut bien traverser
Le merdier qu’on a créé
Puisque le rideau va tomber
Regardez le ciel
Coupez les chaînes d’infox
On va tous mourir, les amis »

La tristesse plus que personnelle de cette séquence naît en effet de la dissonance saisissante entre les images doucereuses de ce concert et les paroles sans détour de la chanteuse. Mais elle renvoie plus fondamentalement à ce malaise symptomatique que le film engendre de façon durable : la fin du monde est proche, très proche même – événement absolu, définitif, inconditionné –, et il est possible de faire comme si de rien n’était, en se rendant au concert d’une icône pop. Celle-ci a toutefois l’extrême élégance, comme Adam McKay dans son film, de nous placer devant l’absurdité de notre condition sans donner des leçons de morale : on attend que « le rideau tombe », on s’y habitue, on s’habitue même à cette attente, et la fin arrive alors qu’on attend toujours. Le cri de Don’t Look Up pourrait être : « l’espèce humaine » vaut quand même mieux que ça.

 

Adam McKay, Don’t Look Up, Netflix, 2021.


[1] Pour toutes les citations, cf. Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968 (1993), p. 196-197.

[2] « Consensus de la folie », entretien avec Adam McKay, Cahiers du cinéma, n°783, p. 55.

Dork Zabunyan

Critique, Professeur en études cinématographiques à l'Université Paris 8

Mots-clés

Climat

Notes

[1] Pour toutes les citations, cf. Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968 (1993), p. 196-197.

[2] « Consensus de la folie », entretien avec Adam McKay, Cahiers du cinéma, n°783, p. 55.